Une simple évocation du premier cas de choléra recensé à Mirebalais a ravivé des souvenirs douloureux au cours d’une formation organisée à Hinche sur la communication pour le changement social et comportemental. Entre émotions, échanges et atelier d’écriture, journalistes, U-Reporters et influenceurs ont exploré une autre manière de traiter les enjeux de santé publique : informer sans accuser et raconter des solutions autant que des problèmes.

Dans la grande salle de la Direction nationale du Livre (DNL), à Hinche, ce vendredi 31 juillet, journalistes, U-Reporters et influenceurs participent à une session de formation consacrée à la communication pour le changement social et comportemental (CCSC). L’infirmière Camille Jean Linda anime deux présentations qui suscitent de nombreuses interactions.
Puis survient un moment qui change la dynamique de la rencontre.
La responsable de la section WASH à la Direction sanitaire du ministère de la Santé, dans le département du Centre, rappelle que le premier cas de choléra recensé en Haïti l’a été à Mirebalais, dans le Plateau central. Immédiatement, le climat change. Les visages se ferment. Les échanges deviennent plus spontanés. Le souvenir de l’épidémie reste profondément ancré dans les mémoires.
Assis dans la salle, je me tourne vers Ibraïme, officier du projet de campagne de communication multimédia sur les bonnes pratiques WASH.

« Je tiens là mon angle », lui soufflé-je. « Voilà comment parler de la production de contenus qui changent les comportements. »
La scène fournit une illustration concrète de trois dimensions fondamentales de la communication pour le changement social et comportemental : la gestion des émotions, la lutte contre la stigmatisation et le journalisme de solutions.
Les échanges permettent alors d’établir une distinction essentielle. D’un côté, il y a l’histoire de l’épidémie : où les premiers cas ont été détectés et dans quelles circonstances. De l’autre, la communication de santé publique, qui vise aujourd’hui à protéger la population sans pointer du doigt une communauté.
Le choléra demeure une blessure dans la mémoire collective haïtienne, particulièrement dans le département du Centre. Pendant des années, cette maladie a été associée à la peur, parfois même à une condamnation à mort. Des familles ont perdu des proches et des personnes malades ont subi le rejet ou la stigmatisation.

La communication publique doit désormais emprunter une autre voie.
La veille, un groupe de discussion organisé à Thomonde avec l’Organisation des femmes pour le changement, le progrès et l’assainissement (OFCPAS) avait déjà mis en lumière plusieurs préoccupations : les conduites d’eau détériorées faute d’entretien des pouvoirs publics et les déchets encore déversés dans les rivières par certains riverains.
La même interrogation est alors posée aux participants :
— Comment traiter ces réalités dans les médias ?
Au fond de la salle, une voix s’élève en créole :
« M konnen gen jounalis isit la depi y ap pale sou kesyon sa yo, se fann y ap fann yo. »
La remarque provoque un éclat de rire général. Derrière l’humour se cache pourtant une inquiétude réelle : celle d’être exposé publiquement ou montré du doigt.
C’est précisément là que se situe l’enjeu de la communication pour le changement social et comportemental : dénoncer les problèmes sans humilier les personnes, mettre les responsabilités en évidence sans fabriquer des coupables.
Les discussions rappellent que les micros, les caméras, les plumes et les plateformes numériques peuvent devenir des outils de dialogue autant que d’information. Ils servent à rapprocher les communautés des institutions et à faire émerger des solutions concrètes.
De la théorie à la pratique
La seconde partie de la formation prend la forme d’un atelier d’écriture.
Chaque participant est invité à rédiger un message en créole avant de l’adapter à son média de prédilection : radio, WhatsApp, blogue ou TikTok.
Après plusieurs essais, les textes gagnent progressivement en simplicité, en efficacité et en proximité avec le public. Chacun lit ensuite sa production au micro.
Parmi les messages retenus figurent notamment :
« Zanmi, èske w konnen fatra w voye nan rivyè a pa disparèt? Li ka tounen sou ou nan dlo w ap bwè, nan manje w ap manje oswa nan maladi k ap devlope nan kò w. »
Ou encore :
« Ann pwoteje sous dlo nou yo. Chak fanmi ka fè yon jefò kote pa l pou kenbe kominote a an sante. »
Et ce message empreint de fierté locale :
« Mezanmi, gade bèl rivyè nou genyen nan Plato Santral la! Gwayamouk, Samana, Ykit. Rivyè sa yo se trezò nou, se patrimwàn nou. Lè nou pwoteje yo, se lavi n ap selebre. »
L’exercice illustre un principe simple : un message efficace n’est pas seulement exact. Il doit être compris, utiliser le langage de son public et répondre aux préoccupations de la communauté.
Le journalisme de solutions s’inscrit dans cette logique. Il ne consiste pas à occulter les difficultés, mais à montrer également les initiatives qui fonctionnent, à donner la parole aux écoles, aux associations et aux citoyens qui protègent les ressources en eau et à ouvrir des perspectives d’action.
Au terme de la formation, une idée s’impose : chaque reportage devrait permettre au public de répondre à une question essentielle : « Que pouvons-nous faire maintenant ? »
Les participants repartent avec la conviction que la communication pour le changement social et comportemental repose d’abord sur l’écoute des communautés, le dialogue, la compréhension du contexte local et la valorisation des bonnes pratiques.
Dans cette démarche, les journalistes demeurent des acteurs essentiels. Ils observent, enquêtent, expliquent et donnent la parole aux citoyens. Ils contribuent ainsi à écrire, jour après jour, l’histoire de leur communauté.
Le choix de la Direction nationale du Livre pour accueillir cette formation prend alors tout son sens. Les livres préservent la mémoire d’un peuple. Les journalistes, eux, en écrivent les premières pages au quotidien.
Claude Bernard Sérant













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