Dans les établissements de santé en Haïti, des personnes vivant avec le VIH continuent de faire face à des discriminations qui compromettent leur accès à des soins dignes. À travers des témoignages recueillis sur le terrain, l’analyse d’un médecin et les éclairages d’acteurs de la lutte contre le VIH, cette enquête de Fabiola Fanfan met en lumière une réalité encore trop souvent passée sous silence : celle de patients confrontés à la maladie, mais aussi aux préjugés et aux violations de leurs droits.
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Par Fabiola Fanfan
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Dans les établissements hospitaliers, des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) dénoncent des actes de discrimination de la part de certains professionnels de santé. Mauvais traitements, violences verbales, violations du principe de confidentialité ou encore refus d’une prise en charge digne figurent parmi les abus qu’elles rapportent. Ces pratiques constituent une atteinte grave à leur droit à la santé et entraînent de lourdes conséquences psychologiques, sociales et parfois physiques.
Rosie* (nom d’emprunt) vit à Port-au-Prince. Âgée de 51 ans, elle vit avec le VIH depuis plus de seize ans. Elle raconte avoir été violée sous les tentes installées après le séisme du 12 janvier 2010. Sous le choc, elle n’a pas consulté immédiatement un établissement de santé. Quelques mois plus tard, l’apparition de plusieurs symptômes l’a finalement contrainte à se rendre à l’hôpital. Parmi les examens prescrits figurait un test de dépistage du VIH, qui s’est révélé positif.
L’annonce du diagnostic marque, selon elle, le début d’une longue descente aux enfers.
« Le médecin qui m’a annoncé le résultat m’a dit : “Madame, savez-vous que vous avez le sida ?” Je lui ai répondu que non. Il m’a alors déclaré : “Vous avez le VIH. La seule chose que vous devez faire, c’est manger, bien vous nourrir et attendre votre mort.” »

Le souvenir demeure intact. Plus de seize ans après, la quinquagénaire peine encore à évoquer cette scène sans retenir ses larmes. Cette annonce brutale a profondément bouleversé son existence. Elle dit avoir sombré dans une profonde détresse psychologique, perdu toute estime d’elle-même et refusé, dans un premier temps, de prendre son traitement. Mère de quatre enfants, elle avait déjà perdu son conjoint lors du séisme de 2010.
Il lui faudra attendre trois ans avant de retrouver peu à peu le goût de vivre. En 2013, elle rejoint des groupes de soutien mis en place par des organisations de défense des droits des personnes vivant avec le VIH.
« C’est à partir de ce moment que j’ai retrouvé confiance en moi. Depuis, je prends régulièrement mes médicaments », affirme-t-elle.
Rosie assure ne pas être un cas isolé. Selon elle, les témoignages recueillis lors des rencontres entre personnes vivant avec le VIH révèlent une réalité largement partagée.
« Nous avons presque tous vécu des situations de discrimination dans les établissements de santé », confie cette native des Cayes.
Le respect de la confidentialité, pourtant consacré par le Code d’éthique et de déontologie médicale, est lui aussi régulièrement bafoué, déplore-t-elle.
Rosie en a fait l’amère expérience. Un agent de santé, qui était également son voisin, aurait révélé sa séropositivité à sa conjointe. L’information s’est rapidement propagée dans le quartier, l’exposant à une stigmatisation permanente.
Le docteur Jean Ardouin Esther Louis Charles reconnaît l’existence de ces pratiques.
Selon le directeur médical du Sanatorium de Port-au-Prince, les discriminations à l’égard des personnes vivant avec le VIH reflètent des préjugés profondément enracinés dans la société haïtienne.
« Beaucoup d’Haïtiens demeurent peu tolérants face à la différence. Cette intolérance se manifeste également envers les personnes vivant avec le VIH », explique le secrétaire de l’Association médicale haïtienne (AMH).
Le médecin reconnaît que certains prestataires de soins adoptent des comportements inappropriés envers ces patients. Des remarques déplacées, des chuchotements ou encore un accueil peu respectueux sont parfois observés dans les établissements de santé. Dans certaines situations, des patients présentant des signes visibles de la maladie sont même victimes d’injures.
« C’est une réalité extrêmement grave. Ces comportements traduisent un manque d’éducation, mais surtout un déficit de professionnalisme », regrette le pneumologue.
Le professeur rappelle que le Code de déontologie médicale impose aux professionnels de santé d’accueillir chaque patient avec respect et dignité, sans distinction.
« Les préjugés liés à la couleur de peau, à la condition sociale, à l’orientation sexuelle ou même aux antécédents judiciaires n’ont pas leur place dans la pratique médicale. Ce qui doit guider le prestataire de soins, c’est avant tout la souffrance du patient et la volonté de le soigner », insiste-t-il.
Des discriminations qui laissent des cicatrices
Les discriminations, la stigmatisation et les autres violations des droits humains demeurent une réalité dans certains établissements de santé en Haïti. Pour de nombreuses personnes vivant avec le VIH, chaque consultation médicale peut devenir une épreuve. Refus de soins, violences verbales, négligence ou mauvais traitements liés à leur statut sérologique sont autant de situations qu’elles disent subir.
Il y a environ quatre mois, Rosie* s’est rendue dans un centre de santé pour effectuer un examen de charge virale. Pressée d’aller récupérer son enfant à l’école, elle explique avoir demandé que la procédure soit réalisée rapidement. Sa requête aurait suscité l’irritation de l’infirmière chargée de sa prise en charge, qui l’aurait adressée à une autre auxiliaire.
« Elle m’a fait l’injection avec une telle brutalité que l’aiguille a touché l’os. J’ai ressenti une douleur insupportable. Depuis ce jour, mon bras est presque paralysé. Je ne peux pratiquement plus m’en servir », raconte-t-elle.
Selon Rosie, malgré ses plaintes auprès des responsables de l’établissement, aucune mesure n’a été prise. Elle affirme que le personnel a minimisé les faits, estimant que l’infirmière était expérimentée et ne pouvait avoir commis une telle erreur. Trois jours avant cette entrevue, elle avait subi une radiographie dans le cadre du suivi de cette blessure, dont elle attribue l’origine à cette injection.
Au-delà des séquelles physiques, cette nouvelle expérience a ravivé des blessures plus profondes.
« Les personnes vivant avec le VIH subissent trop d’humiliations dans les centres de santé. Ces violences nous détruisent psychologiquement », confie-t-elle, la voix chargée d’émotion.
Pour limiter ces discriminations, Rosie plaide pour une meilleure représentation des personnes vivant avec le VIH au sein des structures de santé. Selon elle, leur présence parmi les prestataires de soins contribuerait à instaurer un climat plus humain et à réduire les violences dont les patients sont victimes.
Johnny Lafleur, représentant des personnes vivant avec le VIH au sein du Comité de coordination multisectorielle (CCM Haïti), confirme les lourdes conséquences que peuvent entraîner ces discriminations.
« Une personne vivant avec le VIH est particulièrement vulnérable. Lorsqu’elle est victime de discrimination, les conséquences peuvent être très graves. Certaines sombrent dans le déni, interrompent leur traitement ou adoptent des comportements à risque, notamment en ayant des rapports sexuels non protégés », explique-t-il.
Selon le militant, la stigmatisation fragilise profondément l’équilibre psychologique des victimes. Beaucoup perdent confiance en elles, s’isolent socialement et développent parfois des idées suicidaires. D’autres abandonnent leur traitement, augmentant ainsi les risques de complications médicales.
Pour combattre ces pratiques, le président du Comité national de plaidoyer des populations clés indique que son organisation, en partenariat avec le programme Community-Led Monitoring (CLM) — ou surveillance communautaire — mène des activités de sensibilisation dans les centres de santé et les hôpitaux à travers le pays.
Ces formations s’adressent aux différentes catégories de personnel afin de promouvoir une prise en charge respectueuse des droits des patients.
Parallèlement, les organisations mettent en place des groupes de soutien destinés aux personnes vivant avec le VIH.
« Ces groupes permettent de renforcer leur estime de soi et de leur rappeler qu’elles demeurent des êtres humains à part entière. Lorsqu’elles suivent correctement leur traitement, elles peuvent atteindre une charge virale indétectable et mener une vie normale », souligne Johnny Lafleur.
Il invite les professionnels de santé à faire preuve de davantage d’empathie et à se mettre à la place des patients.
« Derrière chaque dossier médical se trouve une personne qui souffre, qui doute et qui a besoin d’être accueillie avec respect », insiste-t-il.
Le comportement attendu d’un bon médecin
Pour le docteur Jean Ardouin Esther Louis Charles, un professionnel de santé doit avant tout faire preuve d’empathie. Selon lui, comprendre la souffrance du patient est une condition essentielle à une prise en charge de qualité.
Les personnes en situation de vulnérabilité, notamment les patients vivant avec le VIH, nécessitent une attention particulière, souligne-t-il. Leur fragilité ne se limite pas à l’aspect médical : elle est aussi psychologique et sociale.
Dans certains contextes, ajoute-t-il, la peur de l’hôpital ou des structures de soins constitue un frein supplémentaire. D’où l’importance, dans plusieurs systèmes de santé, de rapprocher les services des populations.
« Dans certaines localités en Haïti, il faut parcourir de longues distances avant d’atteindre un centre de santé. Dans ces conditions, l’empathie et la qualité de l’accueil deviennent essentielles », rappelle le médecin.
Il insiste également sur la nécessité de préparer psychologiquement les patients avant l’annonce de résultats sensibles, notamment lors du dépistage du VIH. Le counseling prétest et post-test est, selon lui, une étape incontournable du processus médical.
« Annoncer une mauvaise nouvelle de manière brutale peut provoquer un choc psychologique important. Le patient peut ne pas être en mesure de prendre des décisions rationnelles à ce moment-là », explique-t-il.
Pour le pneumologue, l’accompagnement psychologique permet d’atténuer le traumatisme et de favoriser l’acceptation du diagnostic. Il souligne que l’absence de soutien peut aggraver la détresse mentale du patient et compromettre son adhésion au traitement.
Un bon médecin, résume-t-il, est avant tout « un allié du bien-être du patient ».
Une obligation éthique et des limites juridiques
En Haïti, le cadre légal en matière de protection des patients reste incomplet. Le pays ne dispose pas encore d’un véritable code de santé publique pleinement opérationnel.
Toutefois, l’article 52.1, alinéa L de la Constitution de 1987 stipule l’obligation d’assistance aux personnes en danger. Pour le docteur Jean Ardouin Esther Louis Charles, également juriste, cette disposition devrait être mieux encadrée par une législation spécifique au secteur de la santé.
« Nous ne disposons pas encore d’un code de santé publique complet, mais des projets existent. Il serait important d’y inclure clairement les sanctions applicables aux établissements ou aux professionnels qui refusent de prendre en charge un patient pour des raisons discriminatoires », estime-t-il.
Selon lui, l’existence d’un cadre juridique plus précis permettrait de renforcer la protection des patients, même si l’application des lois demeure un défi dans le contexte haïtien.
Le médecin souligne également la nécessité de vulgariser les textes existants afin que les patients comme les professionnels de santé connaissent mieux leurs droits et leurs devoirs.
Il indique par ailleurs que la Direction de l’organisation des services de santé (DOSS) travaille depuis plusieurs années sur l’élaboration d’un code de santé publique, un projet encore inachevé, en partie en raison de l’instabilité institutionnelle et de l’absence prolongée d’un Parlement fonctionnel.
Recours et droits des patients
En attendant l’adoption d’un cadre légal complet, les personnes victimes de discrimination sont invitées à faire valoir leurs droits.
Selon le docteur Jean Ardouin Esther Louis Charles, les patients peuvent déposer des plaintes auprès des responsables des établissements de santé concernés. En cas de refus de soins ou de mauvais traitements, ils peuvent également alerter la hiérarchie hospitalière ou les autorités sanitaires compétentes.
Lorsque les plaintes sont répétées et fondées, des sanctions disciplinaires peuvent être envisagées à l’encontre des professionnels concernés, conformément aux règles déontologiques de la profession médicale.
« Refuser de prendre en charge un patient constitue une faute grave. La mission du médecin est de soigner, de prévenir et de soulager », rappelle-t-il.
Il estime que la médiatisation des cas de discrimination et le dépôt de plaintes peuvent contribuer à améliorer les pratiques dans les structures de soins.
Pour lui, la lutte contre les préjugés dans le domaine de la santé est également une question de santé publique. Les comportements discriminatoires, conclut-il, peuvent retarder la prise en charge des patients et favoriser la propagation des maladies.
Une réalité persistante de santé publique
Les cas de discrimination à l’encontre des personnes vivant avec le VIH révèlent des failles profondes dans le système de santé et dans les rapports entre soignants et patients en Haïti. Au-delà des témoignages individuels, c’est la question du respect des droits humains dans les structures sanitaires qui est posée.
Pour de nombreuses personnes concernées, la maladie ne se limite pas à sa dimension biologique. Elle s’accompagne souvent d’une charge sociale lourde, faite de rejet, de silence et de peur. Cette stigmatisation constitue un frein majeur à l’accès aux soins et à l’observance des traitements.
Les conséquences sont multiples : rupture du suivi médical, détérioration de l’état de santé, isolement social et fragilisation psychologique. Dans certains cas, la discrimination vécue dans les structures de soins devient aussi douloureuse que la maladie elle-même.
Des efforts encore insuffisants
Des initiatives existent pourtant pour améliorer la prise en charge et réduire les discriminations. Des organisations de la société civile, en collaboration avec des dispositifs comme le Community-Led Monitoring (CLM), multiplient les actions de sensibilisation auprès du personnel de santé.
Ces programmes visent à renforcer les compétences des soignants en matière de respect des droits des patients et à encourager des pratiques plus humaines dans les établissements sanitaires.
Des groupes de soutien permettent également aux personnes vivant avec le VIH de partager leurs expériences, de rompre l’isolement et de renforcer leur estime de soi.
« À travers ces groupes, nous leur rappelons qu’elles sont des êtres humains à part entière et qu’avec un traitement suivi correctement, elles peuvent vivre de manière stable et atteindre une charge virale indétectable », rappelle un intervenant engagé dans ces programmes.
Malgré ces efforts, les acteurs de terrain estiment que les changements restent insuffisants face à l’ampleur des préjugés et des comportements discriminatoires encore présents dans certaines structures de santé.
Entre droit, dignité et responsabilité
La lutte contre la discrimination dans les soins de santé dépasse le seul cadre médical. Elle engage la responsabilité de l’État, des institutions sanitaires et de chaque professionnel de santé.
Le respect de la dignité humaine constitue un principe fondamental du droit à la santé. Il implique un accueil équitable, une prise en charge sans préjugés et une confidentialité strictement respectée.
Dans ce contexte, les violations rapportées par les patients vivant avec le VIH interrogent non seulement les pratiques individuelles, mais aussi la formation des personnels de santé et l’application des normes éthiques.
Pour les défenseurs des droits des PVVIH, il est urgent de renforcer les mécanismes de protection, de sanction et de sensibilisation afin de garantir un environnement de soins sûr et respectueux.
L’histoire de Rosie* et les témoignages recueillis mettent en lumière une réalité souvent silencieuse : celle de patients confrontés à la double peine de la maladie et de la stigmatisation.
Au-delà des cas individuels, c’est tout un système de représentations et de pratiques qu’il reste à transformer. Entre efforts institutionnels, engagements associatifs et prise de conscience progressive des professionnels de santé, la route vers une prise en charge réellement inclusive demeure longue.
Mais pour les personnes vivant avec le VIH, l’enjeu reste immédiat : être soignées sans être jugées, et retrouver dans les lieux de soins ce qui devrait être leur première promesse : la dignité.
Fabiola Fanfan
fanfanfabiola10@gmail.com












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