Raboto : quarante ans sans toilettes

Reportage

À Raboto, aux Gonaïves, l’odeur se mêle à l’air marin. La mer n’est pas très loin, mais son souffle ne suffit pas toujours à dissiper les odeurs qui flottent dans l’espace habité.

Raboto aux Gonaïves

Non loin de la Cité de l’Indépendance, dans le quartier de Raboto, pulullent de petits logements. Certaines familles vivent ici depuis près de quatre décennies sans toilettes. Quand le besoin se fait sentir, il faut trouver un endroit. Faire ses besoins à même le sol est devenu une contrainte quotidienne.

Nous sommes venus à Raboto après une formation, au milieu du mois d’août, sur l’hygiène et l’assainissement organisée aux Gonaïves avec le Réseau haïtien des journalistes de la santé (RHJS) et le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP). Une vingtaine de journalistes y avaient participé. Après les exposés, il fallait aller voir sur le terrain.

Nous avons vu. Nous avons entendu. Et les habitants ont parlé.

Anriçois Aden vit dans la cité avec ses douze enfants et ses petits-enfants. Pour lui, l’absence de toilettes est devenue le symbole d’un abandon qui dure.

Il se lamente : « Presque chaque jour, les autorités nous donnent des paroles et nous disent qu’elles vont nous aider, mais jamais rien n’est fait. Nous vivons dans une situation très critique. Nous n’avons pas accès à des toilettes et nous sommes obligés de faire nos besoins à même le sol. »

Il sait pourtant que cette pratique n’est pas sans conséquences.

« Nous sommes conscients que ce n’est pas bon, mais nous n’avons pas le choix. Quand le besoin vient, il faut bien se soulager. »

À Raboto, le corps n’attend pas les promesses.

Des maisons sans toilettes

Selon Fritz Désir, un notable de la zone, la cité aurait été construite entre 1982 et 1983, sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, pour accueillir des personnes considérées comme vulnérables à cette époque.

Les logements étaient construits en blocs de quatre à six pièces, mais sans toilettes. Les bénéficiaires disposaient alors de peu de moyens pour réclamer des aménagements supplémentaires.

Quarante ans plus tard, le problème demeure.

Les maisons ont vieilli. Les familles se sont agrandies. Des enfants sont devenus parents, puis grands-parents. Mais les installations sanitaires n’ont pas suivi.

Pour Fritz Désir, cette situation ne peut pas devenir normale.

« Faire ses besoins à même le sol ne peut pas devenir une manière permanente de vivre », estime-t-il, appelant les autorités et les différents acteurs de la société à s’intéresser aux conditions de vie des habitants.

Bellamour Ecclésiaste connaît lui aussi la réalité de la cité. Ancien candidat au poste de délégué de la zone et agent de santé, il estime qu’environ 74 pâtés de maison composeraient l’espace concerné.

« C’est un problème économique, mais qui est devenu une coutume : les gens n’ont pas d’endroit où aller aux toilettes. »

Pour lui, cette pratique qui dure depuis près de quarante ans doit prendre fin. Car derrière ce qui est devenu une habitude se pose une question de santé publique.

« Nous n’avons pas les moyens »

Une femme qui vit dans la cité depuis plusieurs années accepte de témoigner, mais demande à rester anonyme. Elle aussi fait ses besoins à même le sol. Elle explique que ses difficultés économiques ne lui permettent pas de construire une toilette. « Nous savons que faire nos besoins à même le sol n’est pas bon, mais c’est ainsi qu’ils nous ont donné les maisons et nous n’avons pas les moyens de construire des toilettes », se plaint cette mère de famille.

Ce qui lui pèse le plus, ce sont les promesses répétées. « Ce qui est encore plus grave, c’est que presque chaque autorité nous fait des promesses, mais rien n’est jamais fait. Nous sommes fatigués de parler tellement on nous a menti. »

Elle veut pourtant encore croire à un changement. « Cette fois, j’espère qu’ils vont tourner les yeux vers nous, parce que nous ne vivons pas bien dans la cité. Les problèmes sont trop nombreux pour nous. »

Une réalité qui dure

Raboto est un grand quartier populaire des Gonaïves, au bord de la mer, marqué par une forte identité communautaire et une histoire politique douloureuse. Mais dans cette cité, derrière les grands récits de l’histoire, se dessine une autre réalité : celle des familles confrontées chaque jour à l’absence d’infrastructures sanitaires.

Les mots « hygiène » et « assainissement », entendus lors de la formation des journalistes, prennent ici un sens très concret. Ils ont une odeur. Ils se voient dans l’environnement. Ils se vivent dans l’intimité des familles. Et ils rappellent qu’une infrastructure aussi élémentaire qu’une toilette peut devenir, lorsqu’elle manque, un problème qui traverse les générations.

Gesnerson DERISTIN, Wilno CASIMIR et Jospère CHARLES dit Pipo

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