À Lakou Soukri, aux Gonaïves, le rituel du 15 août attire chaque année des centaines de pèlerins. Mais derrière les chants, les tambours et les cérémonies se joue une autre bataille : celle de la préservation d’un espace de vie et de mémoire que le morcellement des terres menace de réduire à une simple fête annuelle. Mathieu Painvier, qui fréquente ce lakou depuis une quarantaine d’années, appelle l’État à prendre ses responsabilités.
Le soleil de midi nous fait ruisseler de sueur. À Nan Soukri, sanctuaire vodou situé au nord-est des Gonaïves, dans l’Artibonite, le tambour martèle un rythme hypnotique.
Nous sommes samedi 15 août 2026, jour où les catholiques célèbrent avec ferveur Notre-Dame de l’Assomption. Comme d’autres pèlerins se rendent à Lakou Souvenance ou à Lakou Badjo, nous sommes venus à Soukri, haut lieu de pèlerinage dont l’histoire plonge dans celle de la colonie de Saint-Domingue et des luttes qui ont conduit Haïti à l’indépendance.
À notre arrivée, le taureau est déjà offert en sacrifice. Le sang coule. Des pèlerins maculent leur robe blanche du sang de l’animal. Sur le ventre de la bête, gisant près d’un arbre, on dépose un gâteau. Quelques personnes, ruisselantes de sueur, en dégustent des morceaux mêlés au sang de l’animal offert à une divinité.
Des personnes en transe chantent. Une dame, chevauchée par un lwa, roule sur le sol. Nous regardons la scène, puis nous nous mettons à arpenter les lieux. Notre équipe de journalistes passe devant le temple de Lakou Soukri, division Congo. Un peu plus loin, un autre temple porte sur son frontispice l’inscription : « Soukri Danash ».
C’est du côté de Soukri Danash, dans une case dotée d’un puits, que nous rencontrons Mathieu Painvier. Chercheur et artiste, Mathieu fréquente Soukri depuis une quarantaine d’années. Tout de blanc vêtu, la tête ceinte d’un mouchoir bleu, il se tient devant le sanctuaire, entouré d’autres serviteurs du lakou. Il nous offre un fauteuil et commence à parler.
« Yèswa m dòmi gen yon lwa kongo ki parèt sou mwen, yon lwa Jantibwa ki di m konsa : mèsi pou travay w ap fè a. Kenbe la. Se jouk lè nou mouri, nou janbe n ap kite misyon sa a. »
Des cabris bêlent au loin. Quelques chants ponctuent l’espace où les pèlerins viennent se ressourcer spirituellement.
Mathieu se plaint. Soukri, dit-il, a été réduit à tel point qu’on pourrait croire qu’il ne reste plus qu’une célébration chaque année. « Lakou a fèmen. Men yon Lakou, se lavi. » Autrefois, cette cour s’étendait sur une vaste superficie. Mathieu réclame un cadastre. Il faut, selon lui, savoir combien d’hectares appartiennent encore à Lakou Soukri.
Des paysans se sont-ils appropriés des terres du lakou?
« Oui. Chacun a pris sa part. Chacun a pris un petit bout de Soukri. Regardez ce lakou. C’est un grand ensemble. Une parole arabe dit : rapprochez vos cœurs, éloignez vos tentes », souligne-t-il. Dans le lakou, explique-t-il, chacun doit avoir les yeux sur l’autre, sans pour autant empiéter sur son espace.
Un patrimoine national
Nous lui posons alors la question qui s’impose : l’État ne devrait-il pas intervenir ? Après tout, Soukri est un patrimoine culturel. « Certainement », répond-il. Le lakou dispose d’une forme d’autodétermination sur les plans structurel et rituel, reconnaît-il. Mais cela ne signifie pas que l’État puisse se désintéresser de son sort.
« L’État devrait être le premier gestionnaire de ce patrimoine. Ce n’est pas un héritage à transmettre de famille à famille, c’est un patrimoine national. »
Pour Mathieu Painvier, la question dépasse donc les seules cérémonies du 15 août. Ce qui est en jeu, c’est la survie d’un espace où la mémoire, la spiritualité, la terre et la vie communautaire ont longtemps formé un même ensemble.
À Soukri, le tambour continue de battre. Les pèlerins poursuivent leurs rites. Le lakou vit encore.
Mais pour combien de temps pourra-t-il rester un lieu de vie si son espace continue de se morceler ?
Claude Bernard Sérant
