Dans le camp de la ferme de Papaye, dans le Plateau central, des centaines de familles déplacées tentent de reconstruire leur quotidien après avoir fui l’insécurité. Au milieu des plaintes sur les conditions de vie, Marlène Georges, 49 ans, a choisi de travailler. Avec une machine à coudre d’occasion, cette ancienne habitante de Saut-d’Eau raccommode les vêtements des déplacés et trouve, dans son métier, une manière de tenir debout.
Je suis au camp de la ferme de Papaye, dans le Plateau central. Des centaines de familles venues notamment de Mirebalais, de Saut-d’Eau et de Port-au-Prince ont trouvé refuge dans cet espace où le gazon, d’un vert éclatant, et les arbres offrent un contraste saisissant avec les camps de déplacés que je connais dans la capitale.
À Port-au-Prince, entrer dans certains camps, c’est d’abord affronter les odeurs. Des sachets de plastique souillés, des immondices, des rats qui grouillent. Il faut parfois résister à tout cela pour continuer à travailler, micro à la main.
À Papaye, les déplacés se plaignent aussi. Ils dénoncent la qualité de la nourriture et de l’eau, ainsi que des abris en bâche qui résistent mal aux vents et au soleil. Mais le décor est différent. Malgré les difficultés, le camp paraît plus salubre. L’herbe est verte. Les arbres sont là.
Et puis, au milieu de cette vie de fortune, je tombe sur une femme qui ne ressemble pas à toutes celles et tous ceux qui viennent se plaindre devant mon micro. Elle est assise en plein air, loin de la pelouse, sur un terrain en terre battue, devant sa machine à coudre d’occasion. Son pied actionne la pédale. Elle travaille.
Elle s’appelle Marlène Georges. Elle a 49 ans. Native de Saut-d’Eau, commune connue pour ses pèlerinages, elle a dû fuir ce haut lieu de pèlerinage d’Haïti.
Chaque année, du 14 au 16 juillet, les pèlerins affluent au pied de Notre-Dame du Mont-Carmel et de la cascade, pour les bains rituels et dans un étonnant mélange de pratiques religieuses.
Marlène, elle, a dû partir.
Fuir, puis recommencer
« Je vivais à Saut-d’Eau. L’insécurité m’a fait courir. Je suis allée me réfugier avec mes deux garçons, à Hinche. » Son parcours est celui de milliers de déplacés contraints de partir, puis de repartir encore. « Avant de venir ici, j’étais au camp Immaculée. Là-bas, on croulait sous les immondices. Et, de plus, il y avait une eau stagnante. On était couvert de moustiques. Ici, à Papaye, grâce à Dieu, on n’est pas plus mal. »
Marlène est mariée et mère de quatre enfants. Elle vit aujourd’hui dans une promiscuité qui n’a rien d’idéal.
L’Organisation internationale pour les migrations, l’OIM, a placé trois familles dans une même chambre. Marlène appelle cet espace un « hangar ». Un homme d’une trentaine d’années y vit avec sa fille de huit ans. Marlène, elle, partage l’espace avec ses deux garçons de 18 et 20 ans.
Pourtant, elle ne veut pas se plaindre. Parce qu’ici, elle a trouvé du travail. Sa machine à coudre, achetée pour elle par une organisation, n’est pas neuve. C’est une machine d’occasion, achetée à Hinche. Mais elle lui permet de travailler. Elle pédale, et les clients arrivent.
« Dans ce camp, je trouve du travail. Tout le monde vient me trouver. » Des vêtements déchirés, des habits à rapiécer, des pièces à coudre. Tout passe entre ses mains. Et lorsqu’elle parle de son activité, un petit rire lui échappe. « C’est encore moi », dit-elle en gloussant.
Dans ce camp où beaucoup attendent de l’aide, Marlène travaille. Les déplacés viennent lui apporter leurs vêtements. Elle exerce un savoir-faire qu’elle avait avant de tout perdre.
Autour d’elle, le camp poursuit sa vie.
Les conversations se mêlent au bruit régulier de la machine. Les habitants passent, regardent, attendent leur tour.
Marlène, elle, pédale.
Claude Bernard Sérant