À Pétion-Ville, dans un contexte de crise profonde, trois étudiants en économie de l’Université d’État d’Haïti ont choisi de parler d’espoir. Lors d’une journée de formation consacrée à l’État, au gouvernement et à la politique économique, ils ont confronté leurs savoirs théoriques aux réalités d’un pays à reconstruire. Leur parole, lucide et vibrante, dit une jeunesse qui veut encore croire au rôle de l’État.
À l’hôtel Royal Oasis, Pétion-Ville, le temps d’une journée, lundi 6 octobre, l’espoir s’est invité dans la réflexion. Trois étudiants finissants en économie de l’Université d’État d’Haïti (UEH) — John Widly Jean, Ernst Jean Hilaire et Ruthania Vilma — ont pris la parole à l’issue d’une formation sur le thème : « L’État, le Gouvernement et la politique économique – transformer les crises en opportunités durables ».

Autour d’eux, des figures reconnues : Marie Carmelle Jean Marie, ancienne ministre de l’Économie et des Finances ; Marnatha I. Ternier, ancienne ministre des Haïtiens vivant à l’étranger ; et Maxon Julien, professeur à l’UEH / FDSE et Doyen de la Faculté des sciences économiques et administratives (FSEA) à l’Université Quisqueya (UniQ), initiateur de l’événement, dans le cadre de son cours d’Economie haïtienne.
Dans une Haïti meurtrie, où les mauvaises nouvelles occupent trop souvent la scène, cette rencontre voulait rappeler que penser l’État, c’est déjà commencer à le reconstruire.
John Widly Jean : « Il faut une vision économique commune »
Pour John Widly Jean, cette formation a été plus qu’un simple atelier. « C’était une occasion de combiner théorie et expérience pratique », confie-t-il, encore marqué par la richesse des échanges.
L’étudiant retient surtout les trois fonctions économiques essentielles de l’État : allouer les ressources pour offrir des biens publics (routes, écoles, hôpitaux) ; redistribuer les richesses pour réduire les inégalités ; stabiliser l’économie, l’emploi et la monnaie.

Mais pour lui, le défi haïtien dépasse la technique : « Le développement n’est pas seulement économique, il est social, politique et moral. Nous devons promouvoir des politiques qui renforcent la confiance, la justice sociale et l’autonomie productive. »
John Widly insiste sur la notion de vision : « Les politiques publiques doivent s’appuyer sur une vision nationale. Sous Duvalier, malgré la dictature, il y avait une orientation économique claire qui encourageait la production locale. Aujourd’hui, nous manquons de cap commun. »
Comparant Haïti à la République dominicaine, il avance : « Là-bas, le peuple a été consulté, et la vision économique issue des années 1980 guide encore les décisions d’aujourd’hui. »
Il évoque aussi sans détour la crise de légitimité de l’État haïtien : « L’État n’assume plus ses fonctions régaliennes : ni éducation pour tous, ni sécurité, ni communication avec le peuple. Les gangs perçoivent des paiements là où l’État échoue à lever des taxes. Cela montre un État dépassé, incapable d’expliquer ses politiques. »
Selon lui, tout commence par la communication : « Si le peuple comprenait à quoi servent les fonds publics, il serait plus enclin à soutenir les réformes. Mais tant que la population ne voit pas les résultats, elle rejette toute mesure. » Jhon Widly ajoute encore, lucide : « L’opposition devrait être un contrepoids constructif, pas un frein. En Haïti, elle bloque souvent les actions plutôt que d’aider à les améliorer. »
Enfin, il évoque sa propre condition : « Être étudiant aujourd’hui, c’est un métier difficile. Beaucoup d’entre nous sont déplacés. Moi, j’ai dû quitter Croix-des-Bouquets. Étudier dans ces conditions, c’est un vrai combat. »
Ernst Jean Hilaire : « La théorie rencontre enfin la pratique »

Ernst Jean Hilaire sort lui aussi grandi de cette journée de formation initiée par son professeur Maxon Julien.
« J’ai beaucoup appris du recteur Jacky Lumarque et des échanges avec l’ancienne ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, Marnatha I. Ternier. C’est l’expérience qui rencontre la théorie », dit-il, sourire aux lèvres.
Il revient sur un outil clé abordé lors de la formation : la lettre de cadrage budgétaire, document par lequel le gouvernement fixe les grandes orientations économiques pour l’année à venir.
« C’est la boussole de l’action publique. Elle doit fixer les priorités nationales : sécurité alimentaire, relance agricole, éducation, santé, investissement public, etc. »
Mais pour Ernst, ce texte ne doit pas rester abstrait : « Il faut que cette lettre exprime une vraie vision politique, avec des actions concrètes qui touchent la vie quotidienne des citoyens. »
Ruthania Vilma : « Relier le savoir au pouvoir »

Ruthania Vilma, quant à elle, retient de cette journée « une expérience intense et inspirante ».
« Les décisions économiques ne touchent pas vraiment la population. C’est une crise d’exécution, mais aussi une crise de lien entre savoir et pouvoir », a-t-elle fait remarquer.
Elle observe un État fragile, miné par la faiblesse institutionnelle et l’absence de vision à long terme : « Il nous faut des institutions solides, une administration compétente et intègre. Les politiques économiques doivent viser le long terme, pas seulement l’urgence du moment. »
Ruthania Vilma a poursuivi son intervention en pointant du doigt la rupture de confiance entre l’État et le peuple : « Dans l’imaginaire collectif, l’État est devenu une entité lointaine, presque étrangère. Certains le surnomment “Mouche Leta”. Cela en dit long sur la distance entre gouvernants et gouvernés. »
Une formation pour reconnecter l’État et les citoyens
Cette formation, organisée sur deux jours, visait plusieurs objectifs : redonner les fondements essentiels de l’État et rappeler ses responsabilités économiques et sociales ; créer une connexion entre les étudiants et l’État, pour que la jeunesse s’y reconnaisse ; encourager une réflexion critique sur les institutions. Et surtout, stimuler la recherche d’une vision économique tournée vers le bien-être collectif.
Pour les trois étudiants, le verdict est unanime : une formation comme celle-ci doit se poursuivre. Elle pousse à réfléchir, à faire de la recherche, et à imaginer un État au service du peuple.
Claude Bernard Sérant
serantclaudebernard@yahoo.fr













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