Et si les mots n’arrêtaient plus les balles, peut-être peuvent-ils encore retarder le désastre intérieur. Regarder ces jeunes qui tombent sur le sol d’Haïti. La République voit-elle leur avenir se dessiner rouge sang au bout d’un fusil ? Les mots ne renverseront pas les bandits, mais ils peuvent raviver en nous ce qui n’est pas encore mort : la honte, la tendresse, la mémoire, la rage propre. Le désir de rester humain quand tout pousse à devenir monstre.
Par Marnatha I. Ternier
Écrire ou suffoquer : la plume comme ultime bouclier
Je ne suis pas historienne. Ni soldat. Ni géopoliticienne. Je suis une femme hantée. Et j’écris parce que je n’ai pas le choix.
Haïti : laboratoire silencieux du chaos
Il y a quelques semaines, une image m’a traversée, dans une sorte de transe. C’était une silhouette d’homme, ou de femme, je ne sais pas, armée, encagoulée, en noir, debout dans un décor abstrait de ruines. Un corps comme découpé dans la nuit. Cette image, comme tant d’autres, m’a rappelé une vérité que l’on tait : Haïti est devenu un terrain de guerre. Mais une guerre étrange, une guerre sans déclaration, sans front officiel, sans armée régulière. Une guerre contre les corps, les mémoires, les droits élémentaires. Une guerre dont les civils sont les premières cibles.

La géopolitique de la cruauté : l’indifférence comme stratégie
Moi, je ne suis que témoin. Mais témoin avec des racines : nos ancêtres. Les ancêtres ne dorment pas. Je le sais : je les sens. Ils m’habitent. Pas seulement comme un héritage abstrait, mais comme une force active. Dans mes insomnies. Dans ma colère. Dans mon besoin de nommer ce qui se passe. Parce qu’il faut bien le dire : Haïti ne s’effondre pas tout seul.
La violence qui ravage mon pays n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’une série de décisions prises loin de nos frontières, mais qui s’abattent ici, sur nos quartiers, nos écoles, nos marchés. Il y a une géopolitique de la cruauté qui ne dit pas son nom. Une économie de la guerre et du chaos, où l’indifférence vaut complicité.
Et pendant ce temps, les chancelleries publient des communiqués. Elles parlent de « processus », de « consultations », de « stabilité ». Mais personne ne dit la vérité : Haïti est devenue un laboratoire. On y teste l’abandon. L’usure. L’oubli comme stratégie.
L’espace aérien haïtien : nouveau territoire interdit
Dans ce temps du rêve, ou plutôt du cauchemar éveillé, mes ancêtres me parlent. Leur voix ne vient pas du passé. Elle vient de cet espace entre les mondes, là où l’histoire insiste, là où le sang appelle le sang.
Ils me demandent :
Pourquoi n’y a-t-il plus de lignes aériennes en Haïti ? Pourquoi un pays tout entier est-il devenu une enclave coupée du ciel ? Pourquoi n’y a-t-il plus de vies frontalières ?
Des armes venues d’ailleurs, des silences bien locaux
Je n’ai pas de réponse. Mais je sais que, comme par enchantement – ou plutôt par malédiction, les avions commerciaux sont soudain criblés de balles. Les hélicoptères, eux aussi, assaillis en plein vol. C’est à croire que l’espace aérien haïtien est devenu un terrain de chasse, sans foi ni loi. Un ciel interdit.
Et alors mes ancêtres insistent. Avec leur voix grave et leur lucidité implacable :
D’où viennent ces armes ? Qui fournit cette technologie de guerre à des groupes que l’on continue d’appeler « gangs », comme si c’était encore des caïds de quartier ? Qui leur donne la garantie de tirer sur un avion et de dormir tranquilles le soir ?
Ce n’est pas une guerre entre gangs, c’est une guerre contre un peuple
Et leurs questions me transpercent, comme un éclair dans la nuit. Ce n’est pas une guerre civile. Ce n’est pas une guerre entre gangs. C’est une guerre contre un peuple. Une guerre contre l’existence d’un peuple noir, insoumis, debout malgré tout. Et tant que nous ne nommerons pas cela, nous resterons prisonniers du mensonge.
Dessalines ressuscité : réquisitoire contre les élites soumises

Vous dites, souligne Dessalines, que vous n’y pouvez rien. Que vos mains sont liées. Que vos poings sont fermés par la volonté du Blanc. Vous dites que c’est lui qui décide du jour des élections, du nom du président, du sort du Parlement. C’est lui, dites-vous, qui commande les soldats, contrôle les ports, surveille les airs. C’est lui qui décide de la fin d’un mandat. C’est lui qui trace les frontières de votre impuissance.
Mais moi, Dessalines, je vous demande : et vous, que décidez-vous ? Vous avez cédé le pouvoir de décider, et vous appelez cela fatalité. Vous avez troqué la souveraineté pour des postes, des privilèges, des visas. Vous avez vendu la dignité pour de l’aide conditionnée, des contrats opaques, des deals nocturnes. Et vous venez pleurer devant le peuple, comme si vous n’aviez jamais eu le choix.
Nous, nous avons fait 1804. Avec des machettes, des pierres et des souffles de feu, nous avons défait les empires. Nous avons regardé les canons droits dans les yeux. Nous avons pris nos chaînes et nous en avons fait des drapeaux. Et vous, aujourd’hui, vous vous inclinez devant un rapport, une ambassade, une promesse d’appui budgétaire ? N’est-ce pas une insulte à l’intelligence, à la mémoire, à notre combat ? N’est-ce pas une trahison que de toujours accuser l’autre pour dissimuler votre propre lâcheté ? Oui, le Blanc a ses intérêts. Il joue sa partie. Il place ses pions.
Mais vous, les vôtres, quels sont-ils ? tonne Dessalines. À quoi servez-vous, sinon à prolonger sa domination sous de nouveaux noms ? La vraie question n’est pas : Pourquoi le Blanc décide ? La vraie question est : Pourquoi vous l’y autorisez ?
Chaque jour que vous restez silencieux devant l’humiliation, chaque accord que vous signez dans le dos du peuple, chaque once de pouvoir que vous louez au plus offrant, vous piétinez le serment de Bois-Caïman. Nous vous avons légué une terre libre, une histoire de feu. Pas un banc d’esclaves consentants. Pas une foire à fonctionnaires cupides. Redressez-vous ! Cessez de vous cacher derrière l’ombre du maître que vous avez choisi. Le peuple n’est pas dupe. L’histoire ne pardonne pas. Et la mémoire des ancêtres, elle, vous regarde.
L’appel des ancêtres : le silence qui accuse
Nos ancêtres, je les entends dans le silence fracassé de Port-au-Prince, dans la poussière des maisons démolies, dans le sang de nos quartiers livrés aux gangs. Ils sont là. Dessalines, Toussaint Louverture, Alexandre Pétion, Henri Christophe, Sanite Bélair, Catherine Flon, Jean-Baptiste Cangé, Gabart, Yayou, Clervaux, Vernet, Étienne Gérin, Boisrond Tonnerre, Marie-Jeanne Lamartinière, et Bookman Dutty. Ils m’entourent. Leurs regards me percent. Leur silence m’interroge.
Exproprier, c’est exterminer
Ils savent. Ils ont vu le décret du 2 septembre 2010, signé huit mois après le séisme qui a ravagé notre capitale. Ils ont vu les plans, les rapports, les signatures. Ils ont vu l’élite politique se réunir en conseil, parler « d’utilité publique », puis céder des hectares de la ville à une logique de réaménagement sans âme.
Ils ont vu la suite, sous Martelly. L’expropriation s’est réduite en surface, mais pas en voracité. Le cœur de la ville est devenu un terrain à aménager, à vendre, à livrer. Et au lieu d’urbanisme populaire, ils ont vu une expansion silencieuse. Une colonisation intérieure.
J’ai entendu le cri des héros qui ont arrosé le sol de leur sang. Ces voix s’amplifiaient :
Nous avons combattu l’esclavage, Nous avons arraché notre liberté aux colons, Et voilà que vous, fils de la République, vous livrez la terre pour quelques contrats. Et quand le peuple crie, vous détournez les yeux. Vous vous dites impuissants face aux gangs. Mais vous êtes puissants pour signer les décrets. Vous êtes puissants pour ouvrir les salons aux invités étrangers, Puis vous vous étonnez quand ils réclament la chambre, la cour, et toute la maison.
Ce que vous appelez expropriation, je l’appelle extermination. Ce que vous appelez modernisation, je l’appelle occupation.
Le peuple ne dort plus, mais vous rêvez encore de banquets.
Et quand la fumée monte de la Petite-Rivière de l’Artibonite, quand les gangs encerclent les terres cultivables de notre riz précieux. La Crête, Sheila, ces terres qui nourrissaient une nation entière, quand ces champs risquent d’être transformés en plantations de coton. Oui, du coton, blanc comme les illusions d’un progrès importé. Ce n’est plus de l’improvisation : c’est un projet sans nom, mais parfaitement orchestré. C’est la République trahie, défaite, par ses propres fils.
À qui appartient vraiment Haïti ?
À vous, dirigeants, qui vous tenez au sommet du pouvoir : Les ancêtres vous regardent. Ils n’oublient rien. Et leur silence pèse lourd. Ils vous demandent :
Quel héritage allez-vous laisser ? Celui de la reconstruction ou celui de l’effacement ? Celui de la nation debout ou celui du peuple dispersé ?
Le réveil pour une naissance
Je me suis réveillée. Pas d’un sommeil doux, ni d’un rêve heureux. Non. Je me suis réveillée comme on émerge d’une noyade, haletante, hagarde, le cœur battant dans le silence d’un pays trop bruyant.
Depuis ce réveil, je fouille. J’ouvre les registres, les archives, les bases de données. Tout ce qui porte le nom Haïtien. C’est là, dans un coin numérique d’Angleterre, que je suis tombée sur Haitian UK Ltd. Le nom trompe. Derrière lui : un homme d’affaires britannique d’origine chinoise. Adresse à Londres. Activités : achat, vente, développement immobilier. Une autre entité : NHDA Ltd. Même adresse, même empire de béton. Mais quel est le lien avec Haïti ? Pourquoi ces sociétés utilisent-elles notre nom comme enseigne ? Que cherchent-elles à dissimuler ou à revendiquer sous cette identité détournée ?
Le refus de disparaître
Pendant ce temps, mon pays saigne. Haïti est prise dans un étau. D’un côté, des élites qui trahissent. De l’autre, les damnés de la terre, armés, drogués, affamés, devenus bourreaux. L’État ? Disparu, dissous dans la peur. L’honneur ? Piétiné. Et ceux qui avaient encore du cœur ? La poudre blanche l’a réduit en cendres.
Mais ce n’est pas tout. Le monde aussi a trahi. Le nouvel ordre mondial ne connaît plus ni règles, ni traités. Les puissants violent aujourd’hui ce qu’ils avaient eux-mêmes écrit hier. Haïti, elle, encaisse. Douze millions d’âmes asphyxiées entre les cendres de Port-au-Prince et les montagnes oubliées. Et cinq millions d’autres exilées, éclatées à travers les continents.
Et pourtant…
Oui, et pourtant.
Quelque chose résiste. Quelque chose palpite.
L’espoir comme dernier acte de rébellion
Je repense à Jacques Roumain. À son roman, Gouverneurs de la rosée. À Délira Délivrance, cette mère meurtrie qui lance :
« Nous mourrons tous. » Mais non, Délira. Non. Nous n’allons pas tous mourir.
Nous ne mourrons pas tous. Nous sommes déjà ceux qui vivent, qui tiennent debout dans les décombres, ceux qui refusent la soumission au chaos. Nous sommes les graines de demain, enracinées dans la mémoire, irriguées par l’indignation, et tournées vers une renaissance qui ne sera ni miracle ni promesse étrangère, mais une œuvre de dignité, de courage, et de lucidités.
Ce ne sera pas une résurrection. Ce sera une naissance.
Et à ceux qui nous regardent tomber, qu’ils sachent : il est encore temps d’écouter la voix des peuples, d’honorer la mémoire de ceux qu’ils ont tenté d’effacer, et de rejoindre les bâtisseurs de l’avenir. Haïti n’est pas une ruine, mais une semence. Une terre vivante. Un peuple en éveil.
Ceux qui trahissent seront jugés par l’Histoire.
Ceux qui se relèvent écriront la suite.
Marnatha I. Ternier
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