Reportage
À Turgeau et à Delmas, les voix se sont levées : sans investissements accrus et sans engagement collectif, Haïti ne parviendra pas à éradiquer la tuberculose et le paludisme. Pendant deux journées de plaidoyer, Konesans Fanmi se Lespwa Timoun a mobilisé société civile et institutions sanitaires autour de la santé publique.
Par Jobenson ANDOU

Le soleil tape fort sur Turgeau ce matin-là, mais dans la salle de conférence de la Direction Sanitaire de l’Ouest (DSO), l’air est chargé d’attention. Des dizaines de chaises sont occupées par des acteurs de la société civile, des responsables d’organisations communautaires et des professionnels de santé. Tous sont venus répondre à l’appel de l’Alliance pour la Survie et le Développement de l’Enfant/Konesans Fanmi se Lespwa Timoun (ASDE/KF), qui a lancé deux journées de plaidoyer autour d’un objectif ambitieux : contribuer à l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD), et en particulier l’ODD 3, « Bonne santé et bien-être ».
Au pupitre, une voix calme mais ferme retient l’attention. Miss Alcine Mérisma, coordonnatrice du programme des maladies transmissibles par vecteur et cheffe du service des soins préventifs à la DSO, déroule son exposé. Sur l’écran, des chiffres défilent : taux d’infection, courbes de progression, budgets. Puis elle lâche une phrase qui glace l’assistance :
« Le Programme Malaria repose à 90 % sur une aide externe. Seulement 10 % viennent de l’État. Si demain cette aide s’arrête, nous ne pourrons plus continuer. »
Quelques murmures parcourent la salle. La dépendance financière du pays pour lutter contre la malaria est immense. En 2023, 14 436 cas confirmés de paludisme ont été recensés, avec huit décès enregistrés, mais l’OMS estime en réalité que le fardeau approche les 23 800 cas et 60 décès. Quant à la tuberculose, elle demeure un défi tout aussi alarmant, avec une incidence estimée à 149 cas pour 100 000 habitants et plus de 11 400 cas diagnostiqués en 2024. L’éradication de ces maladies semble encore hors de portée, mais l’oratrice insiste : « Nous devons poser des actes concrets, accompagner l’État, renforcer nos systèmes. L’accès universel à la santé doit rester une priorité. »

Un rapport qui met en lumière les failles
Un peu plus tard, c’est au tour du Comité Local de Monitoring (CLM) de présenter son rapport de collecte de données. Réalisé par ASDE/Konesans Fanmi dans le Département Sanitaire de l’Ouest, il dresse un constat sévère : accès aux soins limité, diagnostics tardifs, ruptures dans la chaîne de traitement, et infrastructures fragiles face à la demande.
Dans la salle, les têtes hochent, certaines prennent des notes. Les résultats sont implacables, mais les recommandations ouvrent des pistes : améliorer le dépistage, renforcer les capacités locales, réduire les dépendances externes et impliquer davantage les communautés.
La voix du Dr Oméga Jean

C’est alors que le Dr Oméga Jean, coordonnateur départemental TB/VIH, prend la parole. Le ton est grave : « Nos rapports montrent un lien direct entre la situation des déplacés internes et la recrudescence des cas de tuberculose et de VIH. Les déplacements massifs dus à l’insécurité créent une promiscuité qui favorise la transmission, tandis que l’accès aux services de santé devient extrêmement limité. »
Il souligne que dans plusieurs sites de fortune installés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, les conditions de vie – manque d’hygiène, absence de ventilation, sous-alimentation – augmentent les risques de contamination et compliquent le suivi thérapeutique. « Si nous ne parvenons pas à renforcer le dépistage et la continuité des soins dans ces camps, nous allons droit vers une aggravation silencieuse de l’épidémie », alerte-t-il.
Ces propos rappellent à l’assistance que la tuberculose et le VIH ne sont pas seulement des problèmes médicaux, mais aussi des crises sociales et humanitaires, aggravées par l’insécurité et les déplacements forcés.
Deuxième journée, nouvel auditoire

Le lendemain, changement de décor. À Delmas 31, dans les locaux de Grace Children, une autre salle se remplit. Le public est différent, mais l’énergie est la même. Là encore, Miss Mérisma anime les échanges. Cette fois, le débat va au-delà des maladies transmissibles.
Le thème du jour : Le rôle des organisations de la société civile (OSC) dans la défense des droits humains, en particulier le droit à la santé. Les mots résonnent : « accessibilité », « disponibilité », « discrimination », « violences basées sur le genre ». Une participante prend la parole pour rappeler que « sans les OSC, l’État se serait déjà effondré ». L’assistance approuve.
Des ateliers où la parole circule
Au fil des deux journées, les conférences laissent place à des ateliers. Chacun y partage ses expériences, ses doléances, ses propositions. L’exercice est pratique, parfois vif, toujours engagé. « Documenter les réalités vécues par les communautés, c’est donner une force nouvelle à nos revendications », explique un jeune militant, cahier en main.
Un message clair : unir les forces

Au terme de ce double rendez-vous, une conviction se dégage : atteindre les ODD 2030, et notamment mettre fin aux épidémies de tuberculose, de malaria et de VIH, nécessitera plus qu’une volonté politique. Il faudra une mobilisation conjointe de l’État, des bailleurs internationaux, des institutions sanitaires et des communautés elles-mêmes.
En partenariat avec des organisations comme l’ODELPA, l’OCSEVIH et d’autres institutions impliquées dans les programmes nationaux de lutte contre la tuberculose et le paludisme, l’initiative de l’ASDE/Konesans Fanmi envoie un signal fort : replacer la santé publique et la défense des droits humains au cœur du débat national.
En quittant la salle, certains serrent des mains, d’autres poursuivent les discussions dans le couloir. Tous semblent repartir avec la même idée en tête : sans synergie, sans vigilance citoyenne et sans gouvernance responsable, l’atteinte des ODD 2030 restera un mirage.
Jobenson ANDOU
jandou08@gmail.com












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