« Le carnaval est une fête populaire, elle offre l’opportunité à toutes les familles de l’art. Il s’exprime particulièrement en formant une sorte de tchaka culturel comestible, aphrodisiaque, capable de faire tourner la tête d’Ogou Feray. À Jacmel cette festivité populaire se sécurise sur sept piliers », selon le directeur départemental du ministère de la Culture dans le Sud-Est, Ancion Pierre-Paul. Retour sur le carnaval de Jacmel à travers les yeux de ce journaliste.

Le Nouvelliste : Vous êtes le numéro un de la direction départementale du ministère de la Culture dans le Sud-Est, vous étiez partie prenante dans la structure organisatrice des festivités. Alors, le travail ?
Ancion Pierre Paul : Nous avons recruté une batterie de professionnels d’horizons divers. Deux webmasters, des photographes, un gestionnaire de réseaux sociaux, un secrétaire, un cinéaste. En tant que directeur départementale de la culture, choisi par le ministre Delatour pour gérer la communication, nous avons fait de notre mieux. Un documentaire sur la saison 2025 du carnaval de Jacmel est en élaboration actuellement. Nous avons engagé un professionnel de niveau international pour travailler lẚ-dessus. Tout est archivé, photographié, filmé.
Le Nouvelliste : Le comité a-t-il déjà dressé le bilan de cette activité culturelle ?
PPA : Oui, il sera publié le jour de la sortie du documentaire sur le carnaval. Dans trois semaines, les intéressés pourront visionner ce documentaire sur le site officiel du carnaval de Jacmel, créé cette année : carnavaldejacmel.org. Ça a été un plaisir pour moi de travailler avec cette équipe.

Le Nouvelliste : N’est-ce pas la première fois que le carnaval de Jacmel est organisé avec un comité aussi élargi, composé de membres du secteur public et ceux de la société civile ? Est-ce que cette formule a tenu la route ?
PPA : C’est la deuxième fois. Comme en 2025, en 2007 le comité organisateur du carnaval de Jacmel a été constitué de membres représentant les secteurs public et privé. Il avait travaillé sous le label du ministère de la Culture et de la Communication, via sa direction départementale dans le Sud-Est. L’actuel coordonnateur du comité, Frantz Magellan Pierre-Louis, responsable de la logistique du comité 2007. Selon les témoignages d’autres membres de ce comité, grâce à un plan élaboré et exécuté par M. Pierre-Louis, après les mascarades, les troupes de danse, les bandes à pied, douze groupes sonores de Port-au-Prince et de Jacmel, entres autres, Djakout Mizik, T-Vice, avaient réussi en 2007 à défiler devant le stand officiel avant minuit. Et dans les deux cas, des pas de géants ont été réalisés.
Le Nouvelliste : Quel regard portez-vous sur ces expériences ?
PPA : Ces deux expériences constituent des paliers dans l’organisation du carnaval à Jacmel. Après le carnaval 2025, les organisateurs ẚ venir sont condamnés à monter plus haut.
Cadrage sur un tchaka culturel
Le Nouvelliste : En ces temps de vache maigre, en Haïti, quelle opportunité le carnaval a-t-il offert à la métropole du Sud-Est ?

PPA : Le carnaval est une fête populaire, elle offre l’opportunité à toutes les familles de l’art. Elles s’expriment particulièrement en formant une sorte de tchaka culturel comestible, aphrodisiaque, capable de faire tourner la tête d’Ogou Feray. À Jacmel cette festivité populaire se sécurise sur sept piliers : les mascarades, les bandes à pied, les troupes de danse, les groupes sonores, les DJs, le comité organisateur et la presse, chacun de ces piliers met en effervescence les cinq sens des carnavalières et carnavaliers. Le carnaval c’est la fête de la vérité. Une fête sans frontières, sans classes sociales. La fête du vrai moi. C’est aussi une industrie, drainant des fortunes. Et quand on parle d’industrie, de fortunes, un partenariat public et privé s’impose immédiatement. Le ministre actuel de la Culture et de la Communication, l’Architecte Patrick Delatour, a fait un coup de maître en mandatant un comité issu du public et du privé pour organiser la version 2025 du carnaval de Jacmel, et aussi en nommant la ministre Raton Joan Dithny comme point focal.
La question de la subvention
Le Nouvelliste : Ces grandes réjouissances populaires ont-elles répondu à vos attentes ?
PPA : En tant que journaliste, j’ai beaucoup apprécié le défilé avec près de 300 jeunes exécutant une chorégraphie, sous la baguette de Brusma Daphnis, le chorégraphe qui, selon ses dires, organise depuis une dizaine d’années la chorégraphie du carnaval de la Guadeloupe. Les bases organisationnelles construites cette année par le comité du carnaval pour transformer les festivités de Jacmel en une véritable industrie compétitive a comblé une partie de mes attentes. C’est réconfortant de travailler avec des gens qui sont des visionnaires, croyant dans le structurel. Cependant comme membre du comité, mes attentes ne sont pas satisfaites.

Je sais ce que le comité a planifié pour servir les carnavaliers, et je dégustais ce qu’il arrivait à offrir, faute de temps et de la maigreur de la subvention. L’actuel gouvernement a trop de crises socio-politico-économiques à gérer cette année. Le secteur privé a esquivé toute demande de subvention.
Le Comité a dû faire d’énormes sacrifices pour jongler avec les 20 millions de gourdes promises par le Trésor public via le ministère de la Culture et de la Communication.
En fait, l’expérience 2025 au sein du Comité organisateur me permet de comprendre mieux ce que le coordonnateur disait toujours : hormis les subventions publiques et privées, il nous faut une troisième source de financement que le Comité doit, lui-même générer, donc il faut que l’État accepte de donner un mandat de plus de deux ans à un comité, pour que ce dernier travaille toute l’année, organise des activités génératrices de revenu. Le carnaval doit être un investissement pour l’État, et non un fardeau.
Le Nouvelliste : Outre les grandes réjouissances, qu’est-ce que le comité a fait d’autres ?
PPA : Le comité 2025 a organisé le carnaval des petits, en choisissant des princes et des princesses ; le carnaval de la jeunesse avec des reines et des rois issus de différents établissements scolaires, les sœurs salésiennes comprises. On a eu aussi le carnaval d’antan, un prétexte usé par le comité pour rendre hommage aux acteurs du carnaval décédés. En somme, je dirai, que l’impact des travaux effectués par l’actuel comité se feront sentir dans les années avenir.
Le Nouvelliste : À bien observer, dans les faits, comment a été le carnaval 2025 de Jacmel?
PPA : Depuis 2003, j’appréhende le carnaval de Jacmel avec des yeux de journaliste. Cette année 2025, je suis membre du comité organisateur. C’est un privilège qui me permet de comprendre lorsque l’on est en première loge. Le comité 2025 se réunit chaque jour durant six à huit heures, pour accoucher un carnaval
unique. J’ai pu voir les sacrifices d’honnêtes citoyens piétinés par des

critiques nostalgiques des désordres des années passées. Le comité organisateur du carnaval 2025 de Jacmel n’a pas pu voir les archives (S’il y en a) des récents comités passés. Il a dû partir de zéro pour constituer une base de données. Journaliste, à la tête de la cellule de communication du comité, j’ai pu rencontrer les confrères journalistes, comprendre leurs préoccupations et voir le nombre d’informations sensibles qui feraient l’affaire des journalistes et du comité et que celui-ci a dû taire pour mieux sécuriser ses membres. Des menaces de sorcellerie, de mort sur certains membres qui refusent de se plier à des gens réclamant leur part dans la subvention publique. Ces gens ne font partie d’aucun des acteurs du carnaval, cependant ils endossent leur costume de bandits pour dire au comité qu’il faut leur part.
Le Nouvelliste : Dessinez-nous une image du dimanche 23 février.
PPA : Mon âme et mes yeux d’artiste m’ont permis de mieux appréhender le projet 2025 du carnaval de Jacmel. Le 23 février pour la première fois dans l’histoire de ces festivités : 300 jeunes filles et garçons environ ont dansé sur la même musique, Sèso, la meringue 1980 de DP Express. Les 300 danseurs ont représenté 14 troupes de danse et chacun d’entre eux dansait Sèso sur un rythme différent du répertoire folklorique et vodouesque haïtien. Et il fallait voir cet anaconda de couleurs, cet anaconda de mouvements qui remontait le parcours officiel du défilé. Cette chorégraphie a ajouté une touche de singularité au défilé 2025 du carnaval national de Jacmel.
Le Nouvelliste : La métropole du Sud-Est a clamé aux carnavaliers: « Jacmel debout ! » Comment est-ce que ça résonne ?

PPA : En choisissant ce thème, le ministère de la Culture et de la Communication, ainsi que le comité avaient voulu souligner la résilience du peuple haïtien face aux grands défis quotidiens. Résilience, oui mais pas une résilience stérile, puérile, plutôt que celle pouvant servir à « booster » la nation pour conjurer la misère, l’insécurité et la chute vers l’abîme du pays. Par la culture, des vents prometteurs pourront souffler sur le pays et permettre à celui-ci de naviguer en toute quiétude sur la mer du temps et du développement ; car nous savons bien qu’il n’y aura jamais de développement durable en marge de la culture.
Jacmel est une fête
Le Nouvelliste : Jacmel, ce sont les masques géants, les jambes de bois, les zèl Mathurin.
PPA : Ces troupes ont transformé les artères de notre carnaval en un bouquet de fleurs de différentes natures et couleurs. Ils ont fait de la Barranquilla une artère qui a irrigué le cœur de Dyonisos, de Fréda et Dantor. Le carnaval de Jacmel, à quelques dizaines de kilomètres environ de Port-au-Prince plongée malheureusement dans une guerre fratricide, a offert un bal d’amour, de fête, de plaisir et de méditation. Le carnaval de Jacmel me permet de dire que le public ainsi que le privé devraient construire au moins deux centres culturels par commune pour permettre aux jeunes d’explorer le côté lumineux de leur être. La première action posée par nos ancêtres pour libérer le pays de l’esclavage fut culturelle (La cérémonie du Bois Caïman). Il nous a fallu deux cents ans environ pour créer pour la première fois un ministère de la Culture dans un pays peuplé d’artistes. Les routes, l’agriculture ont été réalisées, se réalisent encore à travers nos « Konbit », un mariage entre le clairin, le rara et le maïs moulu. Dans le monde, quand on dit Haïti, on voit la culture.

Le Nouvelliste : Venons-en aux groupes musicaux. Les jazz montés sur des chars et aussi les bandes à pied.
PPA: Faute de moyens financiers, nous n’avons pas eu beaucoup de Jazz sur le parcours, seulement Les Invincibles de Jacmel et 2D, mais 13 bandes à pied ont flatté l’ouïe de nos carnavalières et carnavaliers.
Le Nouvelliste : Et le public dans ces festivités ?
PPA : Il a répondu ẚ l’appel. La communication a fait un excellent travail. La presse a joué sa partition en promouvant cette fête fraternelle. Un « Ochan » pour la presse.
Propos recueillis par Claude Bernard Sérant
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