Marbial et ses marchands ambulants de médicaments

Histoire du RHJS

Reportage

 

Publié en mars 2016 dans le cadre d’un concours de production journalistique organisé par le Réseau haïtien des journalistes en santé (RHJS) avec le soutien du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), de LMG et de Wellcome, ce reportage du journaliste jacmélien Pierre PAUL ANCION met en lumière les réalités préoccupantes liées à la vente ambulante de médicaments dans le quartier de Marbial, dans le Sud-Est d’Haïti. Originaire de Jacmel, la ville culturelle d’Haïti, le journaliste fait partie des lauréats de cette initiative et a bénéficié, à ce titre, d’une formation spécialisée à Washington.

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Il est 9 heures du matin. Le marché de San Twèl, à La Gosseline, quatrième section communale de Jacmel, dans le Sud-Est, fonctionne à plein régime. Marchands et marchandes s’activent joyeusement autour de leurs petits commerces. Parmi eux, deux marchands ambulants de médicaments attirent particulièrement l’attention.

Voiyis, mégaphone en main, harangue les clients. Samuel, lui, est déjà entouré de deux clientes. Ces deux compères sont connus de tous. Depuis plusieurs années, ils approvisionnent en médicaments les clients habituels, les usagers du marché ainsi qu’une foule de riverains de cette communauté de 27 736 habitants du grand quartier de Marbial.

« Nos anges gardiens »

Andrémène, 47 ans, marchande de sucre, jure sur la tête de ses trois enfants que Voiyis et Samuel sont ses « anges gardiens ». Elle affirme avec conviction que ces deux vendeurs se préoccupent davantage de la santé des habitants que l’État haïtien lui-même.

« J’habite à Michino, à Cayes-Jacmel. Je les vois presque tous les jours. Ils parcourent les marchés champêtres comme moi. Parfois, les mardis et samedis, je les rencontre au marché de Cochon-Gras ; les lundis et vendredis, à celui de Fon-Briyol ou à Michino ; et les jeudis, à Cap-Rouge », confie Andrémène tout en servant un client.

Ce dernier renchérit pour appuyer ses propos : « Sans ces deux messieurs, moi personnellement, je devrais marcher environ deux heures et demie pour aller acheter mes médicaments à la pharmacie du centre de santé de Cochon-Gras. » Avant d’ajouter : « Et quand je parle de deux heures et demie, c’est seulement pour m’y rendre. Pour revenir chez moi, il me faudrait près de trois heures en escaladant les mornes. »

Un accès difficile aux soins de santé

Les témoignages d’Andrémène et de son client sont confirmés par Jacques Obnel Lafortune, secrétaire général de l’Association des fils, filles et amis de Marbial (AFAM).

Selon lui, entre Malanga, une habitation de La Gosseline limitrophe de Berly, dans la commune de Carrefour, et le centre de santé de Cochon-Gras, il n’existe qu’une seule pharmacie de fortune reconnue par le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).

« Un citoyen de Malanga devrait marcher six heures d’affilée pour se procurer un médicament au centre de santé de Cochon-Gras. Ensuite, il lui faudrait environ six heures et demie pour regagner son hameau », explique-t-il.

Jacques Obnel Lafortune précise également que certains agents de santé formés par le MSPP, ainsi que par des organisations non gouvernementales comme Caritas et Kros, jouent parfois le rôle de pharmaciens. Ils achètent des médicaments en gros à Jacmel, à Port-au-Prince ou en République dominicaine avant de les revendre dans des conditions souvent précaires.

« Les marchands ambulants remplissent un vide laissé par l’État »

Une infirmière du centre de santé de Cochon-Gras, qui a requis l’anonymat et que nous appellerons Maude dans ce reportage, estime que l’État doit régulariser la vente de médicaments sur les marchés.

Tout comme Jacques Obnel Lafortune, elle plaide pour l’ouverture de davantage de pharmacies dans les zones reculées et difficiles d’accès.

« Les marchands ambulants remplissent un vide laissé par l’État. Pour combattre ce marché très lucratif, l’État doit d’abord ouvrir ou faciliter l’ouverture de pharmacies un peu partout dans le département du Sud-Est », soutient-elle.

Un commerce lucratif mais risqué

Voiyis reconnaît que son commerce est très rentable. Selon lui, son chiffre d’affaires avoisine les vingt mille gourdes par mois. Il attribue son succès à la vente porte-à-porte.

Cependant, il admet également que plusieurs de ses collègues écoulent des médicaments contrefaits, une pratique qu’il condamne.

Malgré cela, les cas de complications liés à la consommation de médicaments non contrôlés se multiplient.

Pour Maude, la vente libre de médicaments constitue désormais un véritable problème de santé publique à Marbial.

« Des patients arrivent régulièrement au centre avec des complications après avoir consommé des médicaments achetés dans les marchés champêtres », affirme-t-elle.

L’infirmière raconte même que certains patients arrivent dans des états alarmants.

« Yo konn vini ak bouch yo vire lanvè. E sak pi rèd la, yo vin lannwit », témoigne-t-elle.

Elle se souvient notamment d’un patient admis au centre après avoir consommé un médicament vendu par un marchand ambulant pour traiter des problèmes cardiaques. Le personnel médical avait demandé à la famille de rapporter l’emballage du produit.

« Quand les proches sont revenus avec l’emballage, le médecin de service a été surpris de constater qu’il s’agissait d’un médicament inconnu du milieu médical haïtien », raconte Maude.

Elle révèle également avoir vu des marchands vendre du sérum oral comme substitut de protéine.

« Ils conseillent parfois aux patients de mélanger le sérum oral avec du lait », déplore-t-elle, tout en lançant un SOS au MSPP.

Un vaste territoire peu desservi

Situé à 18 kilomètres au nord de la ville de Jacmel, le quartier de Marbial couvre une superficie de 172,5 kilomètres carrés. Il regroupe cinq sections communales : Fond-Melon Selle, La Gosseline, Cochon-Gras, Marbial et Grande-Rivière de Jacmel.

Dans cette vaste zone où les structures sanitaires demeurent insuffisantes, les marchands ambulants de médicaments continuent de combler, tant bien que mal, l’absence de services de santé accessibles.

Pierre PAUL ANCION
Jacmel

 

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