Dans les jardins de la MET, les élèves apprennent à réfléchir avant de parler

14e anniversaire de la Maison d’Édition Toussaint

 

Un an après l’incendie criminel qui avait ravagé son immeuble de Delmas 19 en pleine crise sécuritaire, la Maison d’édition Toussaint (MET) renaît dans un nouveau local à la rue Reimbold, à Bourdon. Pour marquer ce renouveau, l’institution a lancé une semaine d’activités citoyennes autour de son 14e anniversaire. Dans les jardins de la MET, conférences, échanges et exercices de réflexion réunissent élèves et enseignants autour d’un même objectif : apprendre à penser, questionner et construire malgré les turbulences du pays.

Le professeur Jérôme Espady prend la parole devant un parterre d’élèves dans les jardins de la MET

Sous les tulles blanches flottant comme des nuages de coton traversés par le soleil de mai et des rideaux bleus, des élèves lèvent la main avec empressement. Dans les jardins de la Maison d’édition Toussaint (MET), à la rue Reimbold, Bourdon, l’ambiance ressemble moins à une conférence traditionnelle qu’à une grande classe à ciel ouvert.

Des ballons décorent l’espace. Des affiches de la MET bordent les allées. Sur plusieurs tables s’empilent des manuels scolaires fraîchement exposés. Ce vendredi 22 mai, élèves et directeurs d’école participent à une journée portes ouvertes organisée dans le cadre de la semaine d’activités marquant le 14e anniversaire de la maison d’édition, célébré officiellement le 25 mai.

Au centre du cercle d’échanges, le professeur Jérôme Espady capte immédiatement l’attention de son jeune public composé des élèves de St François d’Assise, Dominique Mazarello, Institut Anne Marie Javouhey de Pétion-Ville, les lycées Jean-Marie Vincent et de Pétion-Ville pour ne citer que ces établissements scolaires.

Micro en main, le professeur Espady, responsable de publication à la MET, ne donne pas un cours magistral. Il questionne, provoque la réflexion, pousse les élèves à argumenter.

L’assistance à la MET

« Pourquoi doit-on s’appuyer sur des statistiques lorsqu’on présente un projet ? », lance-t-il.

Le micro baladeur circule d’une rangée à l’autre.

« C’est essentiel pour crédibiliser notre discours », répond un élève.

« Les chiffres apportent une preuve palpable », ajoute une autre voix.

« Les statistiques montrent qu’on a effectué des recherches et qu’on sait de quoi on parle », poursuit un troisième participant.

Les réponses fusent avec assurance. Certains évoquent la prise de décision, d’autres la transparence ou encore l’importance de comprendre l’ampleur d’un problème.

Un élève prend l’exemple des catastrophes naturelles : « S’il y a un cyclone, il faut connaître le nombre de morts et de personnes touchées. Sans sondage ni statistiques, on ne peut pas résoudre certains problèmes. »

Une mise au point sur l’esprit critique

Puis vient la pandémie de Covid-19. Une autre participante rappelle que les données statistiques avaient permis d’identifier les régions les plus touchées, les groupes vulnérables et le nombre de victimes.

Face à eux, Jérôme Espady acquiesce et rebondit constamment sur leurs interventions. Pour lui, les statistiques ne servent pas seulement à convaincre, mais à comprendre une réalité.

Au-dessus des jardins, un hélicoptère traverse soudainement le ciel de Port-au-Prince. Quelques regards se lèvent instinctivement.

« C’est toujours le problème de l’insécurité », glisse le professeur. « Même quand on est jeune, on est conscient des problèmes du pays. Et le fait qu’on soit conscient nous impose de réfléchir. »

La question de l’esprit critique dans les jardins de la MET

Prise de parole d’une élève

La discussion bascule alors vers une autre notion : l’esprit critique.

« Ici, on apporte des livres, mais pas seulement pour mémoriser des connaissances. Le plus important, c’est d’apprendre à réfléchir », insiste le professeur Espady devant les élèves attentifs.

En pédagogue, il construit progressivement sa réflexion autour du doute méthodique, de la recherche de preuves, de l’humilité intellectuelle et de la différence entre faits et opinions. Puis, une nouvelle fois, il passe le micro.

« Qu’est-ce que l’esprit critique ? Pourquoi est-il important pour un élève et pour un citoyen ? »

Une jeune fille distingue aussitôt les critiques « constructives » des critiques « destructrices ». Elle explique : « Les critiques constructives permettent de réfléchir et de trouver des solutions. Les critiques destructives peuvent provoquer des problèmes psychologiques. » Dans l’assistance, un autre élève poursuit la réflexion : « L’éducation, ce n’est pas seulement transformer l’être humain, c’est aussi apprendre à analyser les idées des autres. »

Le professeur sourit, visiblement satisfait de voir les élèves développer leurs arguments sans réciter des réponses apprises par cœur.

Puis vient le tour de Miki Sakari. Avec calme, il définit l’esprit critique comme « la capacité d’analyser et de juger en mettant de côté les émotions ». Le jeune garçon pousse son raisonnement plus loin encore. Il évoque les enseignants capables d’accepter les critiques des élèves afin d’améliorer leur méthode de travail.

« L’esprit critique qui construit permet à la personne de s’améliorer », dit-il sous les applaudissements.

Dans les jardins baignés de lumière, les livres deviennent alors des prétextes à quelque chose de plus vaste : apprendre aux jeunes à penser, questionner et argumenter dans un pays traversé par les crises.

Claude Bernard Sérant

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