Figure majeure de la musique haïtienne et Mapou de la culture nationale, André « Dadou » Pasquet a marqué plusieurs générations par son génie, sa rigueur et son engagement artistique. Dans cet entretien, Marie Erna Préservil évoque la portée humaine et culturelle de son œuvre, tout en soulignant l’urgence de préserver la mémoire des grandes figures qui ont façonné le patrimoine musical haïtien. Un témoignage fort, au croisement de l’hommage et du devoir de mémoire.

RHJS : Le jour où vous avez appris la disparition d’André « Dadou » Pasquet, quelles images, quelles émotions et quels souvenirs ont immédiatement traversé votre esprit ?
Marie Erna Préservil : Le jour où j’ai appris la nouvelle de la disparition d’André « Dadou » Pasquet, une seule phrase m’est venue à l’esprit : « Okay cheri, notre Mapou est tombé. » Je suis restée un certain temps sans dire un mot, attristée, observant défiler dans ma mémoire les quelques souvenirs que j’avais avec l’artiste. Puis un sentiment de fierté m’a envahie. Oui, il y a de quoi être fière d’avoir côtoyé et honoré, de son vivant, un homme de la trempe d’André «Dadou» Pasquet : un artiste hors pair, un génie, une légende, un Mapou de la culture haïtienne.
Mes souvenirs m’ont ramenée en 2015, lorsque je lui ai parlé pour la première fois dans le cadre de la soirée hommage qu’Encre d’Or et Radio Télévision Caraïbes allaient organiser afin de le célébrer de son vivant, aux côtés de deux autres Mapous, Raoul Guillaume et Danielle Thermidor, pour leur apport au rayonnement de la musique haïtienne et leur impact positif sur la société.
RHJS : Lorsque l’on évoque le nom de Dadou Pasquet, quelles sont les premières images qui vous viennent à l’esprit ? Quelles figures, influences ou sensibilités artistiques, notamment en raison de son éclectisme reconnu, surgissent spontanément pour vous ?

Marie Erna Préservil : Quand on évoque le nom de Dadou Pasquet, je vois d’abord un homme qui sait faire parler une guitare. Puis défilent dans ma tête toutes mes chansons préférées : Okay, Oupila, Prié, Close the Door, Liberté, Paka Pala, Ashadei, Konfians, Expérience, Réveillez, Adoration, La Foi, etc.
Je vois également une personne totalement dévouée à une cause très noble : le rayonnement de la musique haïtienne à travers le monde. Dès sa prime jeunesse, vers l’âge de 11 ou 12 ans, il a commencé à suivre les pas des artistes qui évoluaient dans son environnement, pour ensuite poursuivre sa propre légende personnelle jusqu’à devenir le Mapou qu’il est aujourd’hui. Je pense surtout à quelqu’un qui a atteint l’excellence et qui, sans le vouloir, a placé la barre très haut. Aujourd’hui, pour devenir un Dadou Pasquet, il faudrait mettre dans la balance de la passion, de l’énergie et des années de dur labeur.
Dadou Pasquet, Mapou de la culture haïtienne
RHJS : En décembre 2015, Encre d’Or avait honoré André «Dadou» Pasquet du titre de « Mapou de la culture haïtienne », lors d’une cinquième édition particulièrement mémorable. Quels souvenirs gardez-vous aujourd’hui de cet hommage ?

Marie Erna Préservil : En décembre 2015, Encre d’Or et Radio Télévision Caraïbes, avec le soutien de nombreux sponsors tels que Valerio Canez, Automeca, Top Tires, Canado Technique, Painson S.A., Chevelin Illustration, Digicel, Conatel, Ticket Magazine — pour ne citer que ceux-là — ainsi que plusieurs médias de la capitale, avaient honoré, de leur vivant, trois artistes : Raoul Guillaume, Danielle Thermidor et André «Dadou» Pasquet.
Je garde un souvenir particulièrement mémorable de cette édition, car c’est à cette occasion que j’ai rencontré pour la première fois André « Dadou » Pasquet et que j’ai eu l’opportunité de l’interviewer à son domicile sur sa vie et son parcours. Ce jour-là, j’ai découvert un homme simple, rigoureux, passionné et discipliné.
Je garde également en mémoire la conversation que nous avons eue à la fin de la soirée Hommage aux Mapous en 2015, lorsqu’il m’a demandé d’organiser, l’année suivante, la célébration des 40 ans du groupe Magnum Band. J’étais très émue, car j’ai eu le sentiment qu’il croyait en ma personne et en mes capacités.
Des œuvres d’art pour cristalliser Dadou Pasquet
RHJS : Quel artiste-sculpteur avait été choisi pour réaliser le buste à l’effigie de Dadou Pasquet, et pourquoi ce choix s’était-il imposé à vous ?
Marie Erna Préservil : Dans le but de perpétuer le souvenir de nos Mapous, nous réalisons toujours trois actions : préparer un documentaire retraçant leur parcours, réaliser leur portrait et concevoir leur buste. Cela nous permet de mettre en lumière leur travail, de montrer aux jeunes des modèles à suivre et de continuer à valoriser leur héritage pour les générations futures.
Le portrait de Dadou a été peint par l’artiste Darthon Jaboin, de l’atelier Chevelin Illustration. Son buste, réalisé en bronze par le sculpteur Lobenson Civilma, est actuellement exposé au musée du Parc Historique de la Canne à Sucre.

L’excellence d’un artiste
RHJS : En revisitant son parcours, que vous raconte la trajectoire artistique et humaine de cette légende de la musique haïtienne ?
Marie Erna Préservil : La passion, la discipline, le professionnalisme, la résilience, la persévérance, le souci du travail bien fait, le sens du devoir, l’amour pour son pays, l’humilité : tout ce qu’il faut pour atteindre l’excellence.
Je pense surtout à la force du rôle modèle. Dadou Pasquet, évoluant dans le sillage de Dòdòphe Legros, a marché sur ses traces en devenant, comme lui, chanteur, guitariste, compositeur et arrangeur.
RHJS : Quels souvenirs personnels souhaitez-vous préserver de cet artiste hors du commun, vous qui l’avez célébré de son vivant ?
Marie Erna Préservil : J’aimerais en garder trois.
Le premier est mon interview avec lui à son domicile en 2015. Dans cette entrevue, l’artiste racontait son histoire et son parcours. Il expliquait avoir commencé à jouer de la guitare à l’âge de 11 ans et demi, dans un environnement riche d’artistes de renom tels que Dòdòphe Legros, Achibal Legros, Jean Legros, les Duroseau, entre autres. Après avoir quitté le pays à l’âge de 12 ans, il a commencé, un an plus tard, à jouer aux côtés d’illustres musiciens comme Richard Duroseau, Nemours Jean-Baptiste, Raoul Guillaume et Raymond Sicot.
Il m’a confié que, lorsqu’il était plus jeune, il terminait parfois de jouer vers 2 ou 3 heures du matin et se levait à 6 heures pour aller à l’école. Personne ne savait alors s’il connaissait ses leçons ou s’il avait fait ses devoirs. Il a souligné que, s’il avait raté ses études, il aurait été malheureux toute sa vie. Cela m’a profondément marquée. C’est un message fort adressé aux jeunes : le talent ne suffit pas ; il faut toujours l’accompagner de formation, d’information et de travail continu pour atteindre l’excellence.
Le deuxième souvenir concerne ses propos de remerciement lors de la soirée hommage de 2015. Après avoir reçu sa plaque d’honneur, il a déclaré, et je cite : « Mezanmi, sa se yon lòt ankò. Mwen resevwa anpil bagay konsa nan lavi mwen, men sa a gen yon plas espesyal. Mwen pral mete l yon kote espesyal, pa sèlman lakay mwen, men tou nan kè mwen, pou tout rès lavi mwen. »
Enfin, je souhaite garder en mémoire la soirée commémorant les 40 longues et belles années d’existence du groupe Magnum Band, organisée en juin 2016 en collaboration avec Radio Télévision Caraïbes, au Marriott Hôtel et au Parc Historique de la Canne à Sucre. La particularité de cette soirée résidait dans l’initiative de demander à chaque sponsor de remettre une plaque d’honneur au groupe. Ce soir-là, Magnum Band a reçu plus d’une quinzaine de plaques d’honneur. Dadou, Tico et les autres musiciens du groupe ont été profondément émus par ce geste.
Je tiens à souligner que l’année 2016 marque la dernière performance d’André « Dadou » Pasquet et du groupe Magnum Band en Haïti, aux côtés du groupe Mizik Mizik et de l’artiste Carole Demesmin.

Ayiti Héritage
RHJS : Encre d’Or, comme plusieurs institutions culturelles du pays, semble s’être faite plus discrète ces dernières années. S’agit-il d’un retrait stratégique en vue d’un renouveau ou d’une réorientation de vos projets ?
Marie Erna Préservil : Nous avons effectivement pris une courte pause, non seulement pour nous réinventer, mais surtout pour concevoir des projets novateurs.
En septembre 2024, nous avons lancé Ayiti Héritage, un projet visant la valorisation de la culture, de l’histoire et du patrimoine culturel haïtien. Nous proposons ainsi des mini-documentaires sur le patrimoine culturel haïtien afin d’inciter les jeunes à apprendre à connaître, aimer, valoriser et surtout protéger leur patrimoine. Pour l’année 2026, nous comptons lancer d’autres projets, toujours dans la même dynamique.
RHJS : Encre d’Or envisage-t-elle aujourd’hui un événement ou une initiative dédiée à la mémoire de Dadou Pasquet afin de perpétuer son héritage ?
Marie Erna Préservil : Afin de perpétuer l’héritage de Dadou, nous avons trois idées en tête :
- lancer, avec notre partenaire Radiotélévision Caraïbes, le Prix Dadou Pasquet ;
- mener un plaidoyer auprès de l’État haïtien pour que des rues portent le nom de « Dadou Pasquet » ;
- réaliser un nouveau documentaire sur la vie de l’artiste.

RHJS : Comment percevez-vous l’évolution de la valorisation du patrimoine musical haïtien, et où situez-vous l’apport de Dadou Pasquet dans cette dynamique ?
Marie Erna Préservil : La valorisation d’un patrimoine consiste à le rendre accessible à un large public, dans l’objectif de le faire connaître et aimer. Il en résulte, par la suite, l’appropriation culturelle et identitaire, le sentiment d’appartenance et, bien évidemment, l’attractivité des territoires. Cette valorisation se caractérise par des actions de promotion et de diffusion.
Un jeune ne connaîtra sans doute pas Nemours Jean-Baptiste s’il n’existe aucun travail de mémoire visant à perpétuer son œuvre. Je parle notamment de rues portant son nom, de documentaires sur sa vie et ses œuvres, d’une date commémorative, ainsi que d’une documentation écrite et iconographique. L’exemple est frappant : plus de 70 ans après, il n’existe même pas de musée du compas, ni, plus simplement, d’exposition itinérante retraçant l’évolution du compas à travers le temps.
Je dois toutefois avouer que, malgré ces manques, les Haïtiens, qu’ils soient en Haïti ou ailleurs, sont très attachés à la musique haïtienne, en particulier au compas direct. Tout cela est dû aux artistes comme Dadou Pasquet et à des groupes tels que Magnum Band, Tropicana, l’Orchestre Septentrional, Skah-Shah, Shleu Sheu, Tabou Combo, Bossa Combo, Djet-X, DP Express, entre autres, ainsi qu’à de nombreux artistes de la nouvelle génération qui portent très haut le flambeau et continuent de brûler l’huile de minuit pour garder l’âme de notre musique vivante. Nous leur disons merci, car c’est grâce à leur travail que notre musique fait aujourd’hui partie du patrimoine immatériel de l’humanité. Dadou aurait été tellement fier d’apprendre cette nouvelle.
RHJS : À votre avis, comment les nouvelles générations d’artistes pourraient-elles s’inspirer de l’exigence, de la discipline et de la vision artistique de Dadou Pasquet ?
Marie Erna Préservil : En ayant une vision à long terme, en travaillant sans relâche, avec discipline et une volonté de fer. Ce message ne s’adresse pas uniquement à ceux qui souhaitent devenir artistes, mais à toute personne qui veut réussir dans la vie.
RHJS : Si vous aviez à résumer en une phrase l’essence de l’héritage laissé par Dadou Pasquet, laquelle choisiriez-vous ?
Marie Erna Préservil : Jwe mizik la !
Propos recueillis par Claude Bernard Sérant
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