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Jacques Stevenson Saint-Louis
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Parmi les bruits de klaxons, la poussière des rues et l’odeur persistante des détritus qui s’amoncellent devant de nombreuses institutions publiques, l’entrée de plusieurs hôpitaux d’Haïti offre un spectacle accablant. À quelques pas de la barrière même, des tas d’immondices, couverts de mouches, rappellent l’absence totale de services de voirie. Dans un pays où l’État s’effrite chaque jour davantage, la première image du système de santé est souvent celle d’un espace insalubre, abandonné et hostile. Pourtant, c’est bien là que tout commence : la guérison d’un patient débute au seuil de l’hôpital.
Devant ces établissements, ce n’est pas un agent d’accueil souriant qui reçoit les malades, mais le plus souvent un agent de sécurité bougon, fatigué, parfois impayé depuis des mois. C’est à lui, pourtant, qu’incombe la première interaction avec des citoyens souvent pauvres, vulnérables, déjà affaiblis par la maladie ou le stress. Un rôle clé, mais jamais formé, jamais soutenu, rarement considéré.
À l’hôpital Immaculée Conception des Cayes, c’est un parcours de combattant pour le patient.
– Bonjou mesye, ki kote pou mwen ale ?
– Antre rapid non, pa rete la. M pa gen lòt enfòmasyon pou m ba w.
Cette scène quotidienne, banale, mais continuellement traumatisante, installe immédiatement une distance entre le malade et l’institution censée le soigner. Avant même de trouver une salle de consultation, le patient se heurte à une barrière psychologique : celle du désordre, du manque d’empathie, du sentiment de dérive.
À l’intérieur, le décor n’est pas plus réconfortant. Les salles d’attente suffoquent sous la chaleur. Les ventilateurs ne fonctionnent plus, ou tournent si lentement qu’ils ne déplacent que la poussière. Des dizaines de personnes s’agglutinent sur des bancs étroits, parfois cassés. Les enfants pleurent, les vieilles femmes s’éventent comme elles peuvent, les malades gémissent en silence. Personne ne sait s’il sera vu, ni quand.
À l’accueil, où le patient devrait trouver orientation et réconfort, la situation est tout aussi difficile. Les réceptionnistes, débordés et souvent démunis, jonglent entre frustration personnelle, pression du public et manque de soutien administratif.
– Miss, èske doktè a la ?
– Mwen pa konnen non. Chita tann. Si yo rele w, yo rele w.
Dans cet échange bref, c’est toute la défaillance du système qui transparaît : absence d’information, de formation, d’outils, de calme, de respect mutuel. Une défaillance qui décourage, qui blesse, qui brise la confiance.
Les contrastes entre les services privé et le public
Laissons les Cayes dans la métropole du Sud, venons à Port-au-Prince. Suivez-nous dans les hôpitaux privés où le patient paie. Observons. Observons bien. Vous nous direz que accueil n’a rien de comparable : sourire courtois, orientation précise, climatisation, propreté, silence. Là aussi, des humains travaillent. Mais ils travaillent dans des conditions qui leur permettent de rester humains.
À Port-au-Prince, lorsque l’hôpital général offrait ses services à la population, ils n’étaient pas différent de l’offre de l’hôpital Immaculé Conception des Cayes.
Dans le secteur public, l’environnement, à savoir : barrière, couloir, salle d’attente, réception, devient malheureusement le premier obstacle thérapeutique. L’hôpital, qui devrait être un espace de dignité universelle, reproduit parfois les fractures d’un pays où tout croule : insalubrité chronique, institutions en ruine, absence d’encadrement, personnel abandonné, usagers déboussolés.
À l’hôpital Immaculée Conception des Cayes, on revient pour entendre:
– Miss, mwen pèdi. Ki kote pou m fè tès la ?
La réponse se fait attendre.
Ici se révèle une vérité fondamentale : un patient mal accueilli est un patient déjà fragilisé.
Le premier soin, celui qu’on ne voit pas mais qu’on ressent profondément, c’est l’accueil. C’est un sourire. Une indication. Une parole rassurante. Un environnement propre. Un minimum d’organisation. Un sentiment de sécurité.
Il ne s’agit pas de technologie, ni de médicaments coûteux. Il s’agit de respect, d’humanité, d’écoute.
Tant que l’on entrera dans nos hôpitaux en enjambant des tas d’ordures, tant que les agents resteront livrés à eux-mêmes, tant que les salles d’attente seront des fournaises oppressantes, tant que les patients seront reçus comme des intrus plutôt que comme des citoyens en souffrance, la guérison véritable, la guérison durable restera un privilège.
Réparer l’accueil, c’est déjà soigner. Former le petit personnel, c’est déjà protéger.
Changer le visage du système de santé haïtien ne commencera peut-être pas par des réformes complexes. Cela commencera, tout simplement, à la porte de nos hôpitaux.
Jacques Stevenson Saint-Louis
Stevensonsaintlouis99@yahoo.fr
