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Jobenson Andou
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À l’hôpital La Paix, l’un des plus grands centres hospitaliers publics de Port-au-Prince, les couloirs ne désemplissent jamais. Les pas se croisent, les regards se perdent, les attentes s’allongent. Ce matin-là, un homme arrive, essoufflé, la voix tremblante. « Je suis venu parce que j’ai eu un accident », dit-il calmement, comme pour justifier sa présence dans un lieu où tant d’autres viennent chercher un soulagement… ou un miracle.Pourtant, derrière cette phrase simple se cache une réalité plus complexe : dans les hôpitaux publics haïtiens, se faire soigner ressemble trop souvent à un parcours du combattant.
Il est un peu plus de midi lorsque nous rencontrons Lucien Alexy, un patient qui vient d’achever un long voyage de trois jours pour honorer un rendez-vous médical. Malgré la fatigue évidente, il garde ce ton posé, presque résigné, de ceux qui ont appris à faire avec un système qui chancelle. Il se présente calmement : « Mwen vin fè sèvis mwen… Je suis venu pour mon service. Pas pour autre chose. »
Son récit, comme celui de tant d’autres, révèle non seulement sa détresse, mais aussi une vérité profonde sur la perception des soins médicaux en Haïti : la qualité des services varie radicalement entre les hôpitaux publics et les cliniques privées, nourrissant un sentiment d’injustice et d’abandon chez les plus vulnérables.
Le patient raconte qu’il avait un rendez-vous le 7 juillet à midi, mais malgré les appels répétés, il n’avait pas pu se présenter. Aujourd’hui, après trois jours de voyage, il est finalement là. Épuisé. Déterminé. Pourtant, son objectif reste clair : « Je suis venu pour faire mon service. Je ne suis pas venu pour l’autre. »
Derrière ces mots se lit une frustration profonde. Une fatigue morale. Le sentiment, partagé par beaucoup, que dans certains hôpitaux publics, le patient doit se battre non seulement contre sa maladie, mais aussi contre le système lui-même.
« C’est toujours le même genre, » murmure-t-il. Le même genre d’accueil distant. Le même genre d’organisation confuse. Le même genre de lenteur qui épuise plus que la douleur.
Un système où l’empathie se perd
Dans ses mots, une phrase revient avec insistance : « Je suis venu très calme… je suis venu pour le service. » Comme si, ici, être patient devait aussi être un acte de patience. Comme si, pour se faire soigner, il fallait d’abord prouver qu’on mérite l’attention.
Un autre extrait de son témoignage frappe : « Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas fait ça bien… malgré tout ce qu’ils ont vécu, ils n’ont aucune considération pour la souffrance des autres. »
Le manque de considération : voilà un thème qui revient constamment dans la bouche des patients haïtiens.
Certains parlent de mépris, d’autres d’indifférence, d’autres encore d’une sorte de fatigue généralisée du personnel hospitalier, qui finit par traiter les malades comme des dossiers plutôt que des êtres humains.
Et pourtant, malgré les critiques, beaucoup reconnaissent que la surcharge de travail, le manque de ressources et l’environnement difficile pèsent lourd sur le personnel. Mais le résultat reste le même : le patient se sent invisible.
Dans les hôpitaux publics haïtiens, le parcours du patient est rarement clair. Pas de signalisation cohérente. Peu de personnel pour orienter. Des salles d’attente débordées. Des couloirs bondés où les malades, les accompagnateurs et le personnel se mélangent sans logique apparente.
Le patient poursuit : « Il y a des gens là, oui… mais on n’a ni attention ni orientation. » Cette désorganisation, loin d’être un simple inconfort, devient parfois un danger : retards dans les soins, erreurs de file, consultations manquées, examens reportés.
Un autre élément ressort du discours du patient : la difficulté chronique d’accès aux soins. Il parle de souffrance, de manque d’encadrement, de conditions difficiles, qu’il associe à une longue tradition de dysfonctionnements. Pour lui, ce n’est pas nouveau : « Ça a commencé depuis longtemps », lachet-t-il.
Les problèmes accumulés au fil des années – crise économique, instabilité politique, insécurité, manque d’investissement – ont façonné un système qui, aujourd’hui, peine à répondre aux besoins de la population.
Le contraste flagrant avec les hôpitaux privés
Le même patient raconte aussi son expérience dans les hôpitaux privés, qu’il compare longuement avec les structures publiques. Et la différence est, selon lui, jour et nuit : « Dans les hôpitaux privés quand on arrive, on est bien accueillis. Si on vient pour la première fois, quelqu’un nous oriente immédiatement. par contre dans les hôpitaux publics, le patient cherche seul. Personne ne le guide. Il se sent perdu dans la masse. »
Le témoin souligne que « parfois, tu payes plus vite, tu passes plus vite. » L’efficacité est perçue comme meilleure, même si cela a un coût souvent inaccessible pour une grande partie de la population.
Un système à deux vitesses
Le témoignage met en lumière une réalité que beaucoup dénoncent : la santé en Haïti est profondément inégalitaire. D’un côté, les hôpitaux publics, débordés, sous-équipés, sous-financés. De l’autre, les hôpitaux privés, plus chers, mais mieux organisés, plus accueillants, plus efficaces. Pour beaucoup de patients, le choix n’est pas une question de préférence, mais simplement de moyens. Quand on ne peut pas payer, on n’a pas vraiment d’option : on se rend là où le service est gratuit ou presque.
Au-delà des problèmes structurels, le témoignage révèle un autre aspect important : le poids émotionnel de la visite à l’hôpital. Le patient répète plusieurs fois qu’il est venu « gentil ». Comme s’il avait peur qu’un simple malentendu lui coûte son tour, son service, ou même la qualité de son traitement. Cette anxiété, dans un moment déjà difficile, en dit long sur la relation entre patients et institutions publiques.
Les propos recueillis à l’hôpital La Paix montrent que la perception de la qualité des soins en Haïti est profondément marquée par un manque de communication; un déficit d’accueil; une désorganisation chronique et un sentiment d’abandon ressenti par de nombreux patients.
Pourtant, malgré tout, qu’ils soient en public ou en privé, les patients continuent de venir.
Parce qu’au fond, ils n’ont pas d’autre choix. Et parce que la santé reste un besoin universel, un droit fondamental que chacun espère voir respecté.
Ce reportage met en lumière une réalité parfois dure, parfois injuste, mais essentielle à comprendre si l’on veut un jour améliorer le système de santé haïtien : la qualité des soins ne dépend pas seulement de la médecine, mais aussi de l’humanité.
Le contraste entre public et privé est trop grand pour être ignoré. L’urgence n’est plus seulement de réhabiliter les infrastructures, mais de rétablir la confiance, de replacer l’humain au centre du soin.
Parce qu’au bout du compte, ce que réclament les patients n’est pas un luxe, mais un droit fondamental : être accueillis, orientés, écoutés, soignés avec respect.
Jobenson Andou