À l’inauguration de l’association Hérit Haïti – Mémoire, Art & Patrimoine, portée par la collaboratrice du Nouvelliste Wooselande Isnardin (juriste, romancière, journaliste), le cinéaste Arnold Antonin a revisité un thème brûlant : « L’héritage de Vertières dans le cinéma haïtien : raconter l’histoire pour transformer le présent. » Chez Antonin, le cinéma n’est jamais un simple divertissement : il devient outil de conscience, de culture et d’éducation. Pour les lecteurs qui n’ont pu vivre cette soirée mémorable, nous avons prolongé la réflexion en dialogue direct avec le cinéaste, afin de poursuivre la fête des idées.

Le Nouvelliste : Arnold Antonin, Haïti n’a jamais produit de long métrage consacré à la bataille de Vertières. Selon vous, pourquoi cette absence persiste-t-elle dans notre cinéma, et que révèle-t-elle de notre rapport à l’histoire ?
Arnold Antonin : Vous dites bien long métrage, et j’imagine que vous pensez à un film de fiction. Il n’est pas surprenant que nous n’ayons jamais réussi à produire une superproduction en costumes d’époque recréant les scènes épiques de la guerre de l’indépendance : c’est extrêmement coûteux. Songez que Dany Glover, qui rêvait de réaliser un film de ce genre, estimait que 28 millions de dollars étaient insuffisants pour un projet à la hauteur de Toussaint Louverture.
Ce n’est qu’en 1927 qu’Abel Gance a pu réaliser un film sur Napoléon. Faute de moyens, il avait dû renoncer à son projet initial. Stanley Kubrick, lui aussi, a abandonné une œuvre que le monde entier attendait. Ridley Scott, en 2023, a réalisé Napoléon avec Joaquin Phoenix : un échec, à mon humble avis. Il existe plusieurs films sur la Révolution française et quelques-uns sur la Révolution américaine, mais les meilleurs ne sont ni des films pédagogiques ni des productions du ministère de l’Éducation nationale. Au Venezuela, le premier film sur Bolívar fut Bolívar, Sinfonía tropikal de Diego Rísquez, tourné en super 8 alors que je me trouvais moi-même à Caracas. C’était un film expérimental. Ce n’est que très récemment que deux films sur Bolívar et une série produite pour Netflix ont vu le jour. Tout cela montre que nous ne sommes pas le seul pays à n’avoir jamais produit de film, encore moins une version officielle, sur notre geste fondatrice.

Rappelons toutefois que, pour le 150e anniversaire de la Révolution de 1804, l’Académie militaire d’Haïti a reconstitué la bataille de Vertières avec l’aide du cinéaste cubain José Guerra Alemán, des actualités filmées Cineperiódico. J’ai utilisé une partie de ces images dans mon film Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte — un documentaire sur Vertières, indissociable de son stratège, le général Dessalines.
Je souligne avec une certaine fierté qu’il s’agit du premier film consacré à Dessalines, comme l’a rappelé l’historienne américaine Alyssa Goldstein Sepinwall, auteure de Slave Revolt on Screen: The Haitian Revolution in Film and Video Games.
Mon film est un documentaire, comportant quelques séquences fictionnées.
Napoléon était explicite : massacrez les tous!
Le Nouvelliste : Vous avez filmé tant de moments de notre vie culturelle, sociale et politique. Comment le cinéma peut-il devenir un outil de résistance citoyenne et un prolongement de l’esprit de Vertières ?
Arnold Antonin : Lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, au début des années 1970, je pensais que cet art allait changer le monde. J’ai depuis révisé mes ambitions. J’ai souvent paraphrasé Camus : « Je me croyais voué à refaire le monde. Mais ma génération sait qu’elle ne le fera pas. Sa tâche est plus grande encore : empêcher que le monde ne se défasse. » Après tant d’illusions, nous luttons simplement pour que Haïti ne se défasse pas, alors même que ma génération s’éteint.
Pennac disait que lire est un acte de résistance. Voir un bon film l’est aussi. Faire un film dans l’Haïti d’aujourd’hui relève d’un acte héroïque — au sens littéral du terme. Il faut braver tous les dangers.
Pour revenir à votre question, il faut d’abord s’interroger : qu’est-ce que l’esprit de Vertières ? En évitant la grandiloquence qui nous caractérise parfois et les lieux communs, je dirais que l’esprit de Vertières consiste à comprendre que le bien commun prime sur les intérêts particuliers. C’est d’ailleurs la meilleure manière de protéger ces derniers lorsqu’une catastrophe menace tout le monde.
Dessalines et les généraux de la guerre de l’indépendance l’avaient compris. Sans cette compréhension, guidée par Dessalines et Pétion, ils auraient tous été massacrés par l’armée de Napoléon, dont les instructions à ce sujet étaient explicites.
Le cinéma est un puissant vecteur de transmission des connaissances et des valeurs. Il peut servir une véritable politique d’éducation citoyenne. Haïti n’a jamais été une république de citoyens, mais une république de notables. L’audiovisuel peut contribuer à changer cela.
Le Nouvelliste : Quand on filme l’histoire, on filme aussi le présent. Comment la mise en scène de Vertières pourrait-elle reconfigurer notre imaginaire collectif et notre vision de nous-mêmes ?
Arnold Antonin : Tu me demandes presque d’écrire un scénario ! On peut aborder un même sujet de multiples manières. Sais-tu qu’un des films les plus populaires sur Napoléon est… une comédie ?
On peut choisir une forme épique, une forme didactique. Si je devais faire un film épique sur Dessalines, dans l’esthétique du national-populaire chère à Gramsci, je rêverais d’avoir comme scénaristes Shakespeare, Césaire ou Homère, et je le tournerais en pensant à Eisenstein.
On peut créer des dessins animés, utiliser la 3D pour une immersion totale dans la bataille. Aujourd’hui, on pourrait même concevoir des jeux vidéo éducatifs, valorisant les principes de citoyenneté, ou utiliser l’intelligence artificielle pour reconstituer les préparatifs, les stratégies et les conséquences de Vertières.
Quant au présent, il saute aux yeux que nous avons profané notre héritage.
On entend souvent que depuis 1804, la Révolution a dévoré ses propres fils. Et les autres révolutions du monde ? Il faut éviter à la fois les anachronismes et le refuge paresseux dans les gloires d’un passé qui ne nous doit rien, mais auquel nous devons tout, ou du moins le peu qui nous reste.
Le Nouvelliste : Quels sont les obstacles techniques, financiers ou institutionnels qui empêchent l’émergence d’un cinéma historique haïtien durable ?
Arnold Antonin : Qu’est-ce qu’un cinéma historique national ? Il n’existe pas vraiment, dans la plupart des pays, de production régulière et structurée dédiée à leur propre histoire. Certes, les péplums italiens et américains ont été très populaires.
Les gens aiment l’histoire, ils aiment les documentaires historiques ; regardez leurs audiences sur YouTube. Il existe des chaînes entièrement dédiées à l’histoire, souvent contemporaine. Les séries sur les guerres mondiales ou l’Antiquité fascinent le public.
Il y a aussi la série de Stéphane Bern, Secrets d’Histoire, centrée sur les intrigues de cour et les secrets d’alcôve : nous n’en manquons pas non plus dans notre propre histoire. Peut-on appeler cela un cinéma historique national ? Je l’ignore. Mais nous pourrions en produire, et je suis certain que le public suivrait.
Les films historiques sont souvent bâtis à partir d’archives, dans lesquelles on insère des scènes fictionnelles, comme je le fais moi-même.
Les témoins jouent un rôle crucial, et nous avons perdu les derniers survivants de l’occupation américaine, et même du duvaliérisme, du côté des bourreaux comme des victimes. Quant aux archives, elles sont quasi inexistantes.
Le Nouvelliste : Dans un pays où l’éducation civique est fragilisée, le cinéma peut-il jouer un rôle éducatif aussi important que l’école dans la transmission de l’héritage de Vertières ?
Arnold Antonin : Le cinéma ne remplacera jamais l’école, mais l’école doit impérativement s’appuyer sur l’audiovisuel. Je vais vous dire quelque chose qui me choque toujours : dans les réceptions d’ambassades étrangères, lorsque l’hymne national du pays hôte retentit, tous ses ressortissants le chantent en chœur. Mais lorsque la Dessalinienne est jouée, aucun Haïtien n’ouvre la bouche. Ni les hauts fonctionnaires ni les citoyens ordinaires ne connaissent leur hymne national. Beaucoup ignorent même s’il s’agit de la version française ou créole. Je ne connais que la version française, et je suis en train d’apprendre la version créole.
Nous pourrions faire un film sur ce simple fait, et enseigner aux jeunes la version créole de la Dessalinienne. Un geste aussi simple ferait partie de l’éducation citoyenne. Regardez notre équipe de football, puis regardez celle du Panama au moment des hymnes nationaux…
Le Nouvelliste : Si vous deviez imaginer un film, ou une série, inspiré de Vertières pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain, quels thèmes essentiels devraient absolument y figurer ?
Arnold Antonin : L’intelligence politique de Dessalines et son imagination stratégique dans une situation d’une complexité extrême. L’héroïsme des soldats autant que celui des généraux.
Le Nouvelliste : Pour qu’un film sur Vertières voie le jour, faudrait-il d’abord une volonté politique, une mobilisation culturelle, un financement international ou un récit scénaristique fort ?
Arnold Antonin : Il faudrait tout cela à la fois. Aujourd’hui, l’insécurité est un défi, la pauvreté est un défi, l’absence de salles de projection est un défi.
Les réseaux sociaux et les canulars minent notre intelligence, alors qu’ils pourraient être l’inverse. La télévision devrait être le débouché naturel des contenus nationaux.
Propos recueillis par Claude Bernard Sérant












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