La rencontre devait être technique. Elle est devenue humaine. Face aux diplomates, aux ONG et aux activistes, Dominique St Vil a brisé le silence autour de la condition trans en Haïti. Une intervention où la vulnérabilité et le courage ont fait basculer l’atmosphère de la salle, à l’ODELPA.
La lumière de midi glisse à travers les fenêtres du local de l’ODELPA. Les chaises se serrent, les ordinateurs sont ouverts, un écran diffuse les visages des intervenants en ligne. Ce samedi 15 novembre, la salle est pleine à craquer. Délégation de l’Union Européenne, Forum de la Société Civile, organisations communautaires… Tous sont là, en ligne et en présentiel, pour une rencontre voulue par l’ONUSIDA. Une journée stratégique, certes, mais aussi profondément humaine.
Sur les tables, les brochures s’empilent. Les prises de parole s’enchaînent : SOFENOE, Fedorreh, Ref-Haïti, Fondation Serovie, CNPCH, Housing Works, FHAMEJOUDDH, Konesans Fanmi, AFIAVIH, CEDREF, Fhedap+, RHJS, ORAH, et bien d’autres encore.
Chaque voix apporte une teinte supplémentaire au paysage social haïtien : luttes, fragilités, mais surtout un engagement constant.
La parole Trans
Puis vient le moment où l’un des représentants de la communauté Trans doit prendre la parole.
Dominique St Vil, représentant du Comité National Représentatif de la Communauté Trans Haïtienne (CNRCTH), se lève. Il s’avance vers le pupitre, droit mais visiblement éprouvé.
Dans un pays où la communauté LGBTQI est souvent réduite au silence ou à la marge, St Vil porte une parole rare.
Les caméras s’ajustent. Les téléphones s’élèvent. Les flashs crépitent. Dominique St Vil fait découvrir la structure qui porte la vision Trans.
Il commence par présenter le CNRCTH, lancé le 28 août 2024. Il évoque les organisations alliées, les luttes partagées, les films qu’on ne diffuse pas, les conversations qu’on n’ose pas avoir, les identités que la société s’acharne à effacer.
Dans la salle, on sent chaque mot résonner. Oui, la communauté trans existe. Oui, elle s’organise. Mais oui aussi : le chemin reste miné.
St Vil détaille les obstacles administratifs, le refus de l’État d’enregistrer des structures trans, et même la gêne à prononcer le mot « trans ». Il raconte l’absence totale d’accompagnement juridique, ce décalage cruel entre la personne que l’on est et la pièce d’identité que l’on montre.
Debout, derrière le pupitre, il inspire profondément. Une goutte de sueur longe sa tempe. Une voix s’élève dans la salle pour lui convier à s’asseoir. Il refuse. Puis il dit, presque en confidence : « Je ne me sens pas très bien, mais… je continue. »
Un verre d’eau fraîche lui est apporté. Il le saisit, reprend souffle, et sa voix se déploie : ferme, posée, déterminée.
C’est la voix d’une communauté entière.
Il se confie, sans pathos, avec une précision qui serre la gorge : les contrôles policiers absurdes, les humiliations en banque, la suspicion permanente. Un jour, une agente lui lance : « Ce permis n’est pas vous. » Une autre fois, un document officiel est déchiré devant lui.
Personne ne bouge. Les caméras enregistrent chaque phrase comme un acte de mémoire, un outil de plaidoyer.
Une question de l’Ambassadrice de l’Union Européenne
Quand l’Ambassadrice de l’Union Européenne, Mme Hélène Roos, lui demande quel est le statut légal des personnes trans en Haïti, St Vil redresse légèrement les épaules. Le verre d’eau est vide, mais il poursuit. Il décrit les tentatives solitaires d’obtenir une pièce d’identité qui corresponde enfin à son visage, à son nom, à sa vie. Il évoque la « débrouillardise », dangereuse, mais parfois tentante, et les démarches informelles que l’on déconseille tout en comprenant pourquoi elles existent.
St Vil insiste sur la nécessité de sensibiliser la jeunesse trans pour éviter les faux pas administratifs, les risques juridiques, les pièges de la fraude. Puis il appelle à une réforme : un cadre juridique digne, un État qui accompagne au lieu de nier, une société qui protège au lieu de punir.
Malgré la fatigue, St Vil répond à toutes les questions. Sa chemise est moite, mais son ton ne tremble pas. Il termine en réaffirmant la détermination du CNRCTH : «On veut exister légalement, dignement, sans peur. Et on a besoin de vous pour avancer.»
Dans cette salle où se croisaient ONG, diplomates et acteurs communautaires, quelque chose vient de se passer : non pas une simple présentation, mais une prise de parole qui laisse une trace, un témoignage qui refuse de s’effacer.
Claude Bernard Sérant
serantclaudebernard@yahoo.fr
