Cet hommage lyrique est dédié à Schultz Laurent Junior, journaliste culturel, poète dans l’âme et collègue de longue date à Le Nouvelliste, avant qu’il ne prenne la route du quotidien Le National. Responsable de rédaction, il avait des kilomètres d’expérience dans ses récits et ses analyses, et préparait cette année un recueil de poèmes et un recueil de nouvelles littéraires. Sa mort tragique à East Mount Airy, Philadelphie (USA) m’a bouleversé. Plutôt que d’écrire un article, j’ai choisi le langage de la poésie pour célébrer sa vie, sa passion et notre amitié, et pour faire résonner ses dernières paroles, échangées au téléphone juste avant ce drame.
J’ai envie de crier ma douleur à haute voix,
Mais le fleuve de l’éternité me retient,
Ses eaux lourdes étouffent mes vocalises
Dans la vallée où le silence dort.
Toi, mon ami,
À qui je parlais, hier encore.
Schultz, sais-tu combien je pense à toi ?
Combien je pleure, ici, dans le vent de l’absence ?
Quel chemin as-tu pris pour aller vers l’au-delà ?
Tu n’es même pas venu me voir en rêve,
Pour me dire ce qui s’est passé réellement.
Comment peut-on assassiner un poète ?
Toi, âme vibrante de bonté parmi nous,
Toi qui menais une vie simple, tranquille,
Sous le soleil fragile d’Haïti.
L’insécurité t’a chassé de Port-au-Prince,
Comme un vent mauvais chasse la flamme d’une lampe.
Je me souviens de notre dernière conversation,
Près de la bibliothèque La Pléiade, à Bois-Patate.
Nos chaussures étaient couvertes de boue,
Et, non loin de là, fumaient les corps calcinés
De jeunes livrés aux flammes de l’opération Bwa Kale.
Tu m’avais dit, d’une voix lasse :
« Je ne peux plus vivre cet enfer un mois de plus. »
Et tu es parti.
Loin d’Haïti, tu cherchais la lumière,
Cette terre que tu n’abandonnais jamais longtemps.
Tu es parti,
Avec ta femme, avec tes enfants,
Fuyant les balles perdues, la mitraille des rues,
Fuyant le chaos d’une ville brisée.
Tu ne pouvais plus supporter le désastre,
Un État affaibli sous le joug des gangs qui tordent la ville.
Tu mourais de mille morts à chaque coin de rue,
À chaque goutte de sang répandue sur le pavé,
À chaque cri du peuple qui s’étendait aux quatre coins de l’horizon.
Schultz, tu as laissé la craie et le tableau noir,
Tes élèves, les écoles,
Où ton ombre de sage se dessinait :
« Maître Schultz », le pédagogue, l’ami.
Tu as quitté ton univers haïtien
Pour un ciel plus sûr,
Pour respirer, pour vivre, pour rêver encore.
Dans ton cœur brûlait l’espoir,
D’enseigner le français aux États-Unis,
Après avoir dompté ton anglais :
« Yes sir ! Good morning, America ! »
Tu cherchais la paix, la sécurité, la vie,
Comme un fleuve cherche la mer,
Comme un poète cherche la lumière.
Mais le destin, cruel, a rompu le fil du jour :
Hier, la mort t’a surpris, à East Mount Airy,
Dans une rue de Philadelphie,
Invisible, silencieuse, fulgurante,
Comme un poignard jeté dans le bleu du ciel.
Que te demandais-je encore, hier soir ?
« Écris-tu toujours ? »
Et fièrement, tu m’avais répondu :
« Cette année, je reviens en force,
Avec deux ouvrages : un recueil de poèmes,
Un recueil de nouvelles. »
Tu venais de rendre hommage à Michel-Philippe Lerebours,
Trésor national, historien de l’art haïtien.
Je ne savais pas que ce serait ton ultime révérence,
Ton dernier salut à la beauté de notre culture.
Lerebours disait :
« Chaque jour en Haïti est un assassinat de Mozart. »
Aujourd’hui, ton départ, mon ami poète,
Me semble un assassinat de Mozart :
Une symphonie brisée, un feu éteint,
Une étoile tombée dans la nuit.
Je ne peux écrire un article pour toi.
Mes mots sont gauches, cassés,
Mais je peux t’écrire ce poème,
Pour te dire adieu, Schultz, mon ami.
Schultz, sais-tu combien je pense à toi ?
Tu n’es même pas venu me voir en rêve.
Es-tu réellement mort, à East Mount Airy,
Toi qui aimais la vie,
Toi qui fuyais la mitraille pour un ciel plus sûr ?
Ta mort dévoile le monde de l’illusion,
Où la sécurité n’est qu’un mot vide.
Et moi, ici, à Port-au-Prince,
Ne suis-je pas un mort-vivant,
L’oreille où tombent toutes les nouvelles,
L’œil par où passent toutes les horreurs ?
Schultz, mon ami poète,
Je te pleure à haute voix,
Et je garde ton souvenir
Comme un feu dans la nuit,
Comme une flamme que nul ne pourra éteindre,
Comme un chant qui traverse le vent,
Comme une étoile immortelle au-dessus d’Haïti,
Comme la lumière que tu étais
Et que tu resteras à jamais.
Claude Bernard Sérant
serantclaudebernard@yahoo.fr












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