En Haïti, la malnutrition terrasse les enfants des camps de réfugiés

Reportage

 

En raison de l’insécurité généralisée qui ravage Haïti, plus de 700 000 personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de la moitié d’entre elles sont des enfants. Ces familles vivent, pour la plupart, dans des conditions inhumaines, privées d’accès aux services sociaux de base. Le constat est alarmant : de nombreux enfants, victimes de malnutrition aiguë, dépérissent dans ces camps insalubres qui ne cessent de se multiplier à mesure que s’aggrave la crise sécuritaire.

 

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Par Fabiola Fanfan

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Il est 10 h 30. Nous sommes au lycée Marie-Jeanne, situé à Port-au-Prince, à la première impasse Lavaud. Nous ne sommes pas venus rencontrer les élèves ni le personnel enseignant, mais des déplacés internes contraints d’abandonner leur foyer pour se réfugier dans cet établissement transformé en centre d’hébergement depuis mars 2024.

Sur la cour, des enfants courent pieds nus entre les tentes, des marchands improvisés tentent d’écouler quelques produits, tandis qu’un amas d’immondices dégage une odeur suffocante. C’est dans ce décor précaire que nous faisons la connaissance de Chrismène Édouard, mère de trois enfants.

Un véritable défi pour Chrismène

Rassemblement de déplacés au lycée Marie Jeanne

Vêtue d’une jupe rouge et d’un corsage fané, elle est assise sur un seau, un petit garçon de deux ans sur les genoux — un enfant visiblement en retard de croissance, affaibli par une alimentation insuffisante.

« L’accès à la nourriture est un véritable défi pour moi. À cause de l’insécurité, les routes sont bloquées. Mes proches en province ne peuvent plus rien m’envoyer », confie Chrismène, dont le mari a été tué dans la guerre des gangs à Carrefour-Feuilles.

Ses enfants survivent grâce à la solidarité des rares âmes charitables. Il est déjà 10 h 37, et pourtant, ils n’ont toujours rien mangé. Elle baisse les yeux : « Aujourd’hui encore, je ne sais pas comment leur donner à manger. »

Depuis plusieurs mois, la distribution alimentaire a été suspendue dans ce centre. Pour nourrir ses enfants, la trentenaire aidait une marchande en échange d’un repas quotidien. Mais depuis plus d’une semaine, cette dernière est tombée malade et ne peut plus venir vendre. Chrismène, privée d’emploi à cause de l’insécurité, ne sait plus vers qui se tourner. Son fils de deux ans, autrefois suivi par des nutritionnistes, rechute.

« Quand nous étions hébergés à l’école nationale Caroline Chauvau, il mangeait régulièrement du Plumpy’Nut. Pendant cette période, son poids était normal. Maintenant, c’est l’inverse… Parfois, il passe toute la journée sans rien avaler, sauf un bonbon », raconte-t-elle, la voix tremblante.

L’enfant souffre de diarrhées chroniques et d’une perte de poids inquiétante. Les recommandations des nutritionnistes — trois repas équilibrés par jour — restent impossibles à appliquer pour cette famille déplacée depuis août 2022.

 

Des conditions de vie alarmantes dans les camps

« La situation des enfants dans les camps est dramatique », alerte le docteur Johnny Gaspard, responsable de terrain pour l’ONG Médecins du Monde. Lors d’une récente évaluation, l’organisation a constaté une recrudescence des cas de malnutrition, y compris parmi des enfants précédemment guéris. « Les conditions de vie sont indignes. Les enfants mangent la même chose que leurs parents, souvent des repas dépourvus de valeur nutritionnelle », déplore le médecin.

Les enfants de 0 à 5 ans sont les plus vulnérables, mais les cas s’étendent à des âges plus avancés. L’équipe médicale de Médecins du Monde a notamment pris en charge un garçon de huit ans gravement atteint, présentant un œdème aux pieds, signe d’une malnutrition sévère.
Les bébés de 6 à 23 mois constituent la priorité du programme de dépistage. « Leur alimentation ne répond pas aux besoins essentiels de croissance », insiste le docteur Gaspard. « Nous dépistons aussi les plus grands pour éviter qu’ils ne sombrent dans la même situation. »

Pour la prévention, les spécialistes utilisent le Plumpy’Doz ; lorsque la malnutrition est installée, c’est le Plumpy’Nut qui assure la prise en charge nutritionnelle.

« Pour identifier un enfant malnutri, nous mesurons le périmètre brachial (PB). Cela nous permet d’évaluer si son poids est proportionné à sa taille », explique le médecin.

Selon les données les plus récentes de l’ONU, environ 1,64 million de personnes vivent dans une insécurité alimentaire aiguë en Haïti. Les enfants en paient le plus lourd tribut : en 2024, le nombre de cas de malnutrition aiguë sévère a augmenté de 10 %.
Pourtant, Haïti a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) en 1994, cinq ans après son adoption par l’Assemblée générale des Nations unies. L’accès à une alimentation suffisante est un droit fondamental pour chaque enfant — un droit encore trop souvent bafoué dans le pays.

 

Fabiola Fanfan

fanfanfabiola10@gmail.com

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