Un homme de justice et de paix s’en est allé le 22 septembre dernier après avoir alterné dans sa vie agitation et tranquillité, impétuosité et apaisement.
Jean Baptiste Germeil aura mené la vie d’un homme ordinaire bien qu’il ait été remarquable à plus d’un titre.

Son existence ordinaire commence avec la naissance dans une famille modeste d’un père cultivateur, coiffeur à ses heures et d’une mère dentellière. Au terme de son cycle primaire, il se rendit à Port-au-Prince pour le secondaire. Faute d’assistance et de moyens financiers, il s’arrête peu après son admission en rhétorique. Il retourne aux Anglais et ne tarde pas à être nommé directeur d’une des écoles rurales de la commune. A cette époque de la mystification du secteur éducatif, un directeur d’école rurale n’était pas mieux payé que le hoqueton d’un tribunal de paix.
Précisément, moins de trois ans après son implication dans la direction d’enseignement rural, il est en somme promu greffier du tribunal de paix de la commune. Il s’y applique si bien que cinq ans plus tard, à la mise à l’écart du juge titulaire, il le remplace sans la moindre contestation, sans opposition de nulle part sinon à la satisfaction du plus grand nombre.
Au cours des cinq années qui suivirent la nomination et l’installation de J.B. Germeil à la tête de l’institution judiciaire des Anglais tout semblait tranquille et bienveillant sur la mer endormie. Pourtant, sans aucun signe annonciateur, un épisode malheureux allait enclencher une série de mécomptes qui auraient pu lui signer une fin prématurée.
Le représentant le plus puissant du duvaliérisme de cette époque, député de la 1ere circonscription des Cayes, doublé du statut de commandant en Chef des Volontaires de la Sécurité Nationale de l’ensemble du département, s’énamoura d’une des cousines au deuxième degré du juge, en service de ménage chez lui. Il faut souligner que les relations entre les deux hommes allaient bon train. L’épouse du commandant en chef de la milice duvaliérienne était la cousine de la femme du juge et la marraine de leur fille récemment baptisée. A cette enseigne, M. Germeil s’opposa farouchement aux amourettes du potentat et de sa cousine. Mortifié dans son orgueil, ce dernier jura de lui faire payer son « impertinence » jusqu’au dernier sou. Il décida de le révoquer, de son poste mais se trouva contraint de dorer la pilule pour éviter la colère insupportable de son épouse légitime qui n’aurait nullement supporté de voir son cousin par alliance boire le calice jusqu’à la lie.
Peine perdue ! La révocation aurait été plus salutaire pour M. Germeil que son transfert au même titre au tribunal voisin de la commune des Chardonnières, où il n’aura vécu que déboires et mésaventures. Les va-et-vient ininterrompus affaiblissaient sa santé. Sa présence, en dents de scie compliquée par le manque de coopération de ses collaborateurs immédiats, faisait souffrir les dossiers. Comble d’infortune, pendant sa gouvernance, le curé, un missionnaire Oblat de 33 ans, a été assassiné par un jeune malfrat qui de nuit s’introduisit dans sa chambre et le poignarda avant de s’enfuir, emportant le coffret supposé contenir les dividendes de projets humanitaires répondant aux exigences de la Doctrine sociale de l’Eglise. L’assassin fut découvert, dénoncé, emprisonné et attendait d’être jugé. Les politicailleurs invétérés, jaloux de l’intégrité et de la force d’âme de J.B. Germeil, cette fois-là jurèrent de le perdre pour de bon en lui inventant un rôle dans le crime abominable. Ils l’accusèrent de complicité avec le tueur qui ne serait que le simple exécutant du forfait dont le véritable commanditaire aurait été nul autre que l’homme fort du régime de Papa Doc, le puissant député commandant de la milice. Déchu par l’équipe régnante sous l’égide de Bay Doc, ce dernier prévoyait de s’en remettre aux forces maléfiques qui réclameraient de lui sept langues de missionnaires blancs pour l’aider à renverser Jean Claude et à se hisser à sa place. Voilà comment la tragi-comédie a commencé avec le dédaigneux sacrifice de la vie du jeune curé. Il s’agit là de l’une de nos historiettes les lus ubuesques.
Le narrateur de ce mini récit est le fils ainé du disparu. Il lui doit la vie et en partie le couronnement de sa formation académique ainsi que son fonctionnement passé et actuel dans la cité. L’anecdote suivante suffit pour en dire long.
Admis en classe de 4ème en 1975 avec la plus haute distinction au Petit Séminaire Collège de Mazenod, je risquais de ne pas commencer les cours à cause du cyclone Héloïse. La direction de l’établissement était stricte avec ses principes. Qui ratait un ou deux jours de classe était renvoyé de l’établissement. Or, les routes étaient défoncées à cause des inondations provoquées par le cyclone. Les rivières en crue, la circulation automobile était interdite. Deux jours avant la rentrée, mon père décida qu’on accomplirait le trajet à dos de mulet des Anglais à Carrefour Joute, une distance de plus de 70 kms sur le tracé tourmenté. On y chemina depuis l’aube jusqu’au crépuscule. On a dû y affronter le froid, le vent, le chaud, les raideurs à la ceinture, la révolte des mulets exténués. On parvient à destination malgré tout au crépuscule et le reste se déroula par la suite comme dans les roulottes de fortunes extravagantes.
Seigneur, oublie tous les péchés de mon père pour ne retenir au besoin que cet unique mais inestimable sacrifice avant de lui ouvrir les portes du paradis !







Discussion à propos de post