Frankétienne, Che Che et le rêve nobélisable d’Haïti

 

Alors que László Krasznahorkai vient de recevoir le Nobel de littérature 2025, l’écho de cette consécration réveille en Haïti un rêve persistant : celui d’un prix qui couronnerait enfin l’une de ses grandes voix.

László Krasznahorkai, prix Nobel de Littérature 2025

Ce jeudi 9 octobre, j’ai ressenti une joie douce et légère en apprenant que László Krasznahorkai, l’écrivain hongrois, venait de recevoir le Prix Nobel de littérature 2025 pour l’ensemble de son œuvre. Chaque fois qu’un Nobel est attribué, une même émotion me traverse : celle du lecteur qui mesure à quel point la littérature relie les êtres au-delà des frontières et du désastre.

Je me souviens de mes premières lectures fiévreuses à Carrefour-Feuilles, à l’époque où les clubs littéraires vibraient de vie. En ce jour de consécration d’un passionné de littérature, j’ai une pensée pour la population de Carrefour-Feuilles, aujourd’hui chassée par la coalition des bandits armés. Quand j’habitais ce quartier périphérique, nos aînés ne mettaient pas dans nos mains des armes ni des gallons d’essence pour incendier les foyers : ils nous offraient des livres et des ballons de football.

Des ateliers à la barricade : le choix de la transmission

Je me souviens de Marc Exavier et de ses ateliers de lecture et d’écriture au siège de la Coopérative de Saint-Gérard ; de Jean-Ménard Derenoncourt, dont l’atelier a été pillé ; et de Casimir Joseph, animant ses ateliers d’arts plastiques avec la ferveur de ceux qui croient au pouvoir des couleurs et des formes. Casimir Joseph, cet artiste qui répétait à tous que son nom était inscrit dans Le Larousse et que Bill Gates possédait l’une de ses miniatures, avait ce don rare de transformer la misère de Cité Soleil en beauté dans ses marines.

Il gardait toujours un tableau en tête, un tableau qu’il rêvait d’offrir à tous ceux qui fréquentaient son atelier. Même invisible, cette œuvre prenait vie dès qu’il la décrivait : chaque détail, chaque nuance, chaque geste apparaissait dans votre imagination avec une force telle que vous la voyiez déjà devant vous.

Si j’arrive au paradis et que je le rencontre, je lui dirai : « Mèt Case, kot tablo mwen an ? Atis la pa gen grate tèt, pa gen wout pa bwa. Sen Pyè ap ba w penti ! »

Et il trouverait quand même une formule pour me répondre, avec ce mélange de fierté et de malice qui le caractérisait : « Pas de souci au paradis avec Saint-Pierre. J’ai des toiles infinies, tendues sur de robustes châssis en bois ; des peintures à l’huile de toutes les couleurs imaginables ; des pinceaux de toutes tailles, des plus fins aux plus larges ; des palettes et des couteaux à peindre ; des vernis éternels et des cadres célestes. Mon nom est dans le Larousse. Vous l’avez enfin découvert avant de venir vers moi. Au paradis, tu sais, je peux enfin peindre tous les tableaux que j’ai gardés dans ma mémoire. »

Je me souviens aussi de la célèbre famille d’artistes de Carrefour-Feuilles, les Saint-Éloi. Les bandits ont lacéré à coups de couteau toutes les toiles qui ornaient leur maison et réduit en miettes les sculptures, dans un accès de rage insensée. Saint-Éloi a sauvé sa peau, mais la douleur l’a terrassé, le laissant gravement malade. Lionel, le patriarche, sa femme et leurs enfants avaient pourtant un seul rêve : transformer les jeunes du quartier en peintres, sculpteurs et musiciens. Leur maison respirait la création, la solidarité et la générosité du geste.

Élites de mon pays, « Barikad pa avni nou ». Ces leçons inversées nous rappellent qu’un peuple privé de culture, de lecture et de savoir devient vulnérable, prêt à confondre action et progrès, feu et solution.

Si les jeunes de mon pays pouvaient trouver dans les livres, les ateliers, la musique, le théâtre et les espaces de création la même intensité que celle des barricades, imaginez ce que cela pourrait produire : non pas la destruction, mais la construction, la créativité et l’émancipation.

Je me souviens du Foyer Éveil, avec sa bibliothèque, sa cinémathèque et sa salle de danse animée par Pierre Antoine Emmanuel — celui qui deviendrait Caminito. Je me souviens de cet espace culturel sur la route des Dalles, avec sa grande piscine et sa maison à étage au cœur d’une vaste cour, que Jean Robert avait généreusement mise à notre disposition. Là, l’art et la jeunesse faisaient front commun contre la misère.

À Carrefour-Feuilles, il y avait aussi la bibliothèque du Soleil de Pierre Clitandre — artiste-peintre, journaliste et écrivain — où se tenaient des conférences en plein air. On y parlait haut, fort, passionnément. On revisitait la galerie de nos écrivains, nos maîtres, nos voix tutélaires. Entre deux envolées de magiciens du verbe, la phrase revenait toujours : « Si Jacques Stephen Alexis était encore vivant, il aurait reçu le Nobel ! »

Héritage et ferveur : la puissance des voix haïtiennes

Et comment ne pas partager cette conviction ?

Jacques Stephen Alexis

Jacques Stephen Alexis, médecin, penseur, conteur du peuple, a marqué à jamais la littérature haïtienne. Compère Général Soleil (1955), L’Espace d’un cillement, Les Arbres musiciens, Romancero aux étoiles : chaque page respire la poésie, la révolte, l’amour des humbles. Alexis rêvait d’une littérature à la fois sociale et merveilleuse — un réalisme incandescent nourri du souffle du peuple. Il possédait cette puissance rare : dire la douleur et la dignité avec la même ferveur. Son absence demeure un trou lumineux dans notre mémoire collective.

Puis vient Frankétienne, ce génial mégalomane — comme il aimait à se nommer lui-même — persuadé que Dieu l’avait choisi pour être un créateur fondamentalement pulsionnel et organiquement lié à Haïti. Je me souviens de son rire, de la flamme de sa voix, de ses chants. Frankétienne croyait dur comme fer qu’un jour, lui aussi, serait sacré Nobel de littérature. Et à vrai dire, cela n’aurait étonné personne. Poète, romancier, dramaturge, peintre, il a donné au monde une œuvre foisonnante, inclassable, où s’entremêlent les colères et les splendeurs d’Haïti.

Frankétienne

Le 16 juin dernier, sur la scène de l’UNESCO, la Délégation permanente d’Haïti, l’ambassade et le consulat général à Paris lui ont rendu un vibrant hommage. Ce soir-là, Lilas Desquiron, ambassadrice d’Haïti, rappela avec justesse : « Frankétienne incarne à lui seul la force créatrice d’Haïti. »

En entendant ces mots, j’ai ressenti la fierté tranquille d’appartenir à un pays où la parole ne s’éteint jamais.

Deux géants ont porté nos voix et obtenu le Nobel

Mais la Caraïbe ne s’arrête pas à Haïti. Dans toute la région, deux géants ont porté nos voix et obtenu le Nobel : Derek Walcott, poète de Sainte-Lucie, en 1992, et V. S. Naipaul, romancier de Trinidad, en 2001. Walcott, dans son Omeros, a recréé l’âme des îles à travers une odyssée caribéenne, entre esclavage, mémoire et mer infinie. Naipaul, lui, a sondé les blessures du colonialisme et les complexités de l’identité métissée. Deux voix, deux styles, mais une même conviction : les Antilles sont un lieu du monde où se fabrique une parole universelle.

Quand je les lis, je retrouve la même intensité que chez Alexis ou Frankétienne : la même obsession de comprendre qui nous sommes, d’où nous venons, et ce que signifie être humain dans un monde fracturé.

Le Nobel de Krasznahorkai s’inscrit, à sa manière, dans cette lignée : celle des écrivains visionnaires, des bâtisseurs de mondes intérieurs. Son univers, sombre et méditatif, rejoint nos propres labyrinthes. Ce prix me rappelle combien la littérature demeure un langage commun, une espérance obstinée.

Et pourtant, je ne peux parler de littérature sans revenir à Haïti, ma terre de lecture et de douleur. Malgré la crise sans précédent que traverse mon pays, malgré le chaos et la peur, la littérature haïtienne reste vivante, vibrante, prodigieusement féconde.

Christophe Philippe Charles alias Cheche

Je pense à tant d’auteurs haïtiens que je porte au cœur, autant de voix qui résonnent en moi : poètes, romanciers, nouvellistes, passeurs et passeuses de mémoire, maîtres du grotesque et du rêve, regards qui auscultent nos blessures intimes, voix qui portent la mer comme une promesse. Toutes prouvent que l’âme haïtienne, même assiégée, n’a rien perdu de sa vigueur. La littérature continue d’y fleurir comme une plante indomptable, poussant entre les pierres.

Je le dis avec conviction : Haïti doit se prendre en main, certes, mais Haïti écrit encore, rêve encore, se raconte encore. Dans nos livres se trouvent nos refuges, nos armes et nos ailes.

En ce jeudi d’octobre, en voyant László Krasznahorkai recevoir le Nobel, j’ai souri. Parce que chaque prix remis à un écrivain qui croit encore à la puissance du verbe est une victoire pour tous ceux qui, dans les recoins du monde, tiennent un livre entre leurs mains et y trouvent la preuve que la beauté n’est jamais morte.

Et puis, la semaine dernière, un ami poète m’a écrit sur mon portable : « Christophelès, Prix Nobel de littérature. Nou te rate l ak Frank. Fwa sa li dwe pou nou. Ak Ch. Ch. »

Ce n’est pas la première fois que Che Che me le dit, et sans doute pas la dernière. Mais au fond, je l’aime pour ça : pour son rêve qui a la peau dure, pour cette foi démesurée dans les mots, cette certitude que la poésie peut encore changer le monde.

Claude Bernard Sérant

serantclaudebernard@yahoo.fr

Quitter la version mobile