Les marchandes de fritay, de riz collé ou de spaghetti ne sont pas coupables d’exploiter la misère ; elles font au contraire preuve d’ingéniosité pour trouver une manière honnête de gagner leur vie.
Par Jobenson ANDOU
Aleken, chen janbe, anba dra… autant de noms colorés qui font partie du vocabulaire quotidien en Haïti pour désigner ces plats préparés à même les trottoirs, vendus aux abords des rues poussiéreuses ou sur des tables de fortune. Ces nourritures, souvent considérées comme un refuge pour les ventres affamés et pressés, sont devenues une institution populaire. Chauffeurs de taxis, ouvriers du bâtiment, employés de bureau ou étudiants s’y tournent pour apaiser rapidement leur faim. Elles représentent une réponse accessible, économique et immédiate à une réalité sociale marquée par la précarité. Pourtant, derrière cette apparente solution, se cache une sérieuse menace pour la santé publique.
En effet, ces mets qui paraissent anodins sont loin de répondre aux besoins nutritionnels de l’organisme. Souvent, ils sont préparés avec des produits de qualité douteuse et saturés d’additifs chimiques : bouillons cubes en excès, huiles de cuisson réutilisées à outrance, sel ajouté sans mesure. Ce cocktail explosif contribue à transformer un plat de riz ou une assiette de friture en véritable bombe sanitaire. Ce n’est pas un hasard si l’hypertension artérielle, les maladies cardiovasculaires, le diabète et d’autres troubles métaboliques figurent aujourd’hui parmi les principales causes de morbidité dans le pays. Les statistiques du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) confirment que ces pathologies chroniques, autrefois associées aux sociétés industrialisées, sont devenues des préoccupations majeures en Haïti.
À cela s’ajoute la question de l’hygiène. Combien de fois avons-nous vu ces espaces de préparation installés à proximité de caniveaux bouchés, de tas d’ordures, ou dans des conditions de salubrité inexistantes ? L’eau utilisée pour laver les aliments, les ustensiles ou même les mains ne sont pas toujours propres, parfois puisée dans des sources contaminées. Pourtant, ces réalités n’empêchent pas des milliers de consommateurs de se ruer quotidiennement sur ces repas à bon marché, faute d’alternatives viables.
Il faut le reconnaître : ce commerce de rue n’est pas seulement une question de survie alimentaire, il est aussi une source de revenu pour des milliers de familles. Les marchandes de fritay, de riz collé ou de spaghetti ne sont pas coupables d’exploiter la misère ; elles font au contraire preuve d’ingéniosité pour trouver une manière honnête de gagner leur vie dans un pays où les opportunités sont rares. Cependant, l’État ne peut continuer à fermer les yeux sur une pratique qui, à long terme, compromet la santé de toute une population.
La problématique ne réside pas uniquement dans l’existence de ces petites entreprises informelles, mais dans l’absence totale de régulation. Dans plusieurs pays, la vente de nourriture de rue est encadrée : formations en hygiène alimentaire, contrôles sanitaires, normes de cuisson et de conservation, certificats obligatoires pour les vendeurs. En Haïti, rien de tel. Les citoyens sont abandonnés à leur sort, contraints de choisir entre rester le ventre vide ou consommer un plat qui, à défaut de nourrir le corps convenablement, le fragilise peu à peu.
Cette situation traduit une faillite plus profonde : l’État haïtien, incapable d’assurer une politique alimentaire cohérente, laisse la rue dicter ses lois. Alors que les produits agricoles locaux s’effondrent sous la concurrence des importations, que le riz américain ou asiatique envahit les marchés, que la viande congelée de provenance incertaine se vend à la criée, les citoyens n’ont d’autre choix que de se tourner vers le plus accessible. Le problème de la bouffe de rue devient ainsi le miroir d’une crise nationale plus vaste, faite d’abandon et de désorganisation.
La solution ne consiste pas à condamner ou à interdire ces pratiques, mais à organiser et à accompagner. Les vendeurs de rue peuvent être des alliés dans la lutte pour une alimentation plus saine, à condition de bénéficier d’un encadrement rigoureux. Former ces femmes et ces hommes aux règles de base d’hygiène, leur offrir un accès à des infrastructures minimales – eau potable, espaces aménagés – et encourager l’utilisation de produits locaux de qualité : voilà des pistes réalistes. Mais cela suppose une volonté politique claire, qui fait aujourd’hui défaut.
En attendant, la population continue de s’exposer à des risques évitables. La commodité de ces plats rapides masque une vérité douloureuse : nous mangeons pour survivre, pas pour vivre en bonne santé. Et c’est précisément là que réside le drame. Car si la nourriture est censée être une source de force et d’équilibre, elle se transforme, dans le contexte haïtien, en une arme silencieuse contre notre propre corps.
Il est temps d’ouvrir un véritable débat national sur la question de l’alimentation. Car derrière chaque assiette de riz collé ou chaque fritay englouti sur le trottoir, c’est l’avenir sanitaire du pays qui se joue. Oui, la bouffe de rue remplit les ventres. Mais elle contribue aussi, silencieusement et inexorablement, à creuser la tombe de notre santé collective.
Jobenson ANDOU
jandou08@gmail.com
