Le RHJS souffle ses 12 bougies ! 2 septembre 2013 – 2 septembre 2015. Pour marquer cet anniversaire, découvrez un entretien inédit entre le Dr Exalus Jeanty Fils, directeur de l’Unité de Communication et des Relations publiques du MSPP, et le journaliste senior Claude Bernard Sérant. Au cœur de la discussion : le journalisme de santé. Qu’est-ce que c’est vraiment ? En quoi se distingue-t-il des autres formes de journalisme ? Des réponses claires, des éclairages précieux pour mieux comprendre ce métier essentiel. Depuis 12 ans, le RHJS forme et accompagne ses membres pour informer avec rigueur et impact. Ce réseau a parcouru un long chemin en Haïti et continue de faire grandir le journalisme de santé, au service de tous. Cet entretien reflète parfaitement cette mission.
Interview
Dr Exalus Jeanty Fils : Claude Bernard Sérant, vous êtes journaliste de santé et secrétaire général du Réseau haïtien des journalistes de la santé. Pour commencer, pouvez-vous nous dire simplement : c’est quoi un journaliste de santé ?

Le journalisme de santé
Claude Bernard Sérant : Le journaliste de santé, c’est d’abord un journaliste au service de la santé publique. Sa mission principale est d’informer et de sensibiliser la population. Il ne s’agit pas ici de faire du sensationnalisme, mais de transmettre des informations vérifiées, claires, et pédagogiques. La santé est une matière sensible, une erreur ou une fausse information peut avoir des conséquences graves. C’est pourquoi on ne s’improvise pas journaliste de santé. On se forme. On enquête. On vérifie.
Dr Exalus : Et justement, comment devient-on journaliste de santé ? Quel a été votre parcours ?
Claude Bernard Sérant : J’ai entamé ce cheminement en 2003. Depuis, j’ai suivi des formations spécialisées en Haïti avec le ministère de la Santé publique et des partenaires comme Panos, l’UNICEF, l’OMS ou encore POZ, le CECOSIDA. Par la suite, j’ai approfondi mes connaissances aux États-Unis, en France, au Sénégal et au Brésil.
Ce parcours m’a permis non seulement d’écrire des livres et des modules d’enseignement, mais aussi de diriger des revues spécialisées et des sites d’information santé. Aujourd’hui, je suis journaliste multimédia, photographe, vidéographe, réalisateur, et formateur. Pour le moment, à cause de la crise, j’anime par exemple des ateliers d’écriture en ligne pour les journalistes de radio Megalexis, à Saint-Marc.
Les déterminants de santé
Dr Exalus : Vous avez évoqué la formation, mais aussi l’importance des déterminants de santé. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce concept ?
Claude Bernard Sérant : Bien sûr. La santé ne dépend pas uniquement des soins médicaux. Elle est influencée par ce qu’on appelle les déterminants de santé. Ces facteurs peuvent être économiques (revenu, emploi, éducation), physiques (qualité de l’air, logement), sociaux (soutien communautaire, inclusion), ou encore comportementaux et culturels (habitudes de vie, valeurs).
Il y a aussi les déterminants politiques : la qualité des politiques publiques, des infrastructures, et même la capacité de l’État à garantir l’accès à l’information en santé. Tout cela influence le bien-être global de la population, comme le rappelle la définition de l’OMS : « un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ».

La santé :une affaire de sécurité, de gouvernance, de justice
Dr Exalus : Peut-on encore parler de bien-être en Haïti aujourd’hui, dans ce contexte difficile ?
Claude Bernard Sérant : Très honnêtement, non. Si l’on se réfère à la définition de l’OMS, le bien-être est absent pour une grande partie de la population haïtienne. L’attaque survenue lors de la tentative de réouverture de l’Hôpital général, le 24 décembre 2024, en est un exemple tragique. Deux journalistes et un policier ont été tués. Cela montre que la santé est aussi une affaire de sécurité, de gouvernance, de justice.
Dr Exalus : Quel rôle doit alors jouer le journaliste de santé dans un pays comme Haïti ?
Claude Bernard Sérant : Le journaliste de santé a une double responsabilité. D’abord informer le public, mais aussi interpeller les autorités. Il doit rappeler à l’État son obligation de garantir le droit à la santé – un droit qui ne se limite pas aux hôpitaux, mais inclut l’éducation, l’alimentation, le logement, l’accès à l’eau potable et à l’information.
C’est pourquoi je dis souvent que le journaliste de santé est un éclaireur. Son information est un service public, un outil de justice sociale.
Un passeur de savoir
Dr Exalus : Vous êtes également un formateur reconnu. Comment transmettez-vous ce savoir ?
Claude Bernard Sérant : À travers des séminaires, des modules en ligne, des ateliers pratiques. Je transmets aux jeunes journalistes ce que j’ai appris. Je leur explique, par exemple, qu’il existe 27 genres journalistiques. 27 genres pour ne pas lasser le public. Ces genres sont répartis en 5 grandes catégories : information factuelle, narration, étude, opinion extérieure et commentaire.
Je les forme à l’écriture, à la recherche rigoureuse, à l’éthique. Le journalisme de santé, ce n’est pas de l’improvisation. C’est un métier qui exige rigueur, curiosité, humilité, et surtout le sens du bien commun.
Sans éthique, le journalisme de santé devient dangereux
Dr Exalus Jeanty Fils : Monsieur Sérant, depuis le début de notre échange, on sent votre passion, votre rigueur, votre engagement à former, informer, transmettre. Mais il y a une dimension que je souhaite aborder avec vous, essentielle à toute pratique journalistique, mais peut-être encore plus dans votre domaine : qu’en est-il de l’éthique dans le journalisme de santé ? Comment la définissez-vous, et comment l’appliquez-vous dans un contexte aussi sensible que celui de la santé ?
Claude Bernard Sérant : Très bonne question, Dr Exalus, et vous faites bien de la poser, car sans éthique, le journalisme de santé devient dangereux.
L’éthique, c’est notre boussole intérieure. C’est ce qui nous empêche de tomber dans le piège du sensationnalisme, dans la tentation du scoop à tout prix. En santé, une information mal formulée, prématurée ou sortie de son contexte peut susciter la panique, nuire à la réputation d’un établissement, ou pire encore, mettre des vies en danger.
L’éthique, pour moi, c’est le respect de la vérité, mais aussi le respect de la personne humaine. Il ne s’agit pas seulement de relayer des faits médicaux, mais de traiter l’humain avec dignité, même lorsqu’il est vulnérable, malade, ou stigmatisé.
Dans ma pratique, l’éthique se traduit par :
* la vérification rigoureuse de chaque donnée médicale,
* le recoupement des sources scientifiques ou institutionnelles,
* la prudence dans le choix des mots, pour ne pas provoquer d’incompréhensions,
* la discrétion et la confidentialité, surtout quand on aborde des cas individuels,
* et enfin, l’honnêteté intellectuelle : je n’écris rien que je ne comprenne pas ou que je n’aie pas vérifié moi-même.
Et j’ajoute ceci : l’éthique ne s’improvise pas. Elle s’apprend, se cultive, se travaille. C’est pourquoi je l’enseigne aussi dans mes modules de formation. Je dis souvent à mes collègues et à mes stagiaires : le journaliste de santé n’est pas un messager, c’est un médiateur de confiance.
Une question aussi légitime qu’inquiétante
Dr Exalus Jeanty Fils : Au regard de l’importance capitale que vous accordez à l’information en santé, permettez-moi une question cruciale : dispose-t-on aujourd’hui d’un nombre suffisant de journalistes spécialisés en santé en Haïti ? Le Ministère de la Santé Publique a-t-il fait sa part en matière de formation ?
Claude Bernard Sérant : Votre question, Dr Exalus, est aussi légitime qu’inquiétante.
Pendant plusieurs années, le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), avec le soutien de partenaires tels que l’UNICEF, l’OMS, Panos et d’autres, a effectivement formé plusieurs cohortes de journalistes à travers le pays. C’était une dynamique prometteuse.
Mais à mesure que la crise multiforme d’Haïti s’est aggravée : insécurité, précarité économique, instabilité politique, nombre de ces professionnels ont quitté le pays. D’autres ont changé de secteur par nécessité. Résultat : le tissu des journalistes spécialisés en santé s’est considérablement effrité.
Cela dit, je ne suis pas de ceux qui jettent l’éponge. Il faut refuser le découragement, car l’espoir est un outil de survie mentale. Il faut continuer à former, à recruter, à inspirer une nouvelle génération. Voir l’avenir avec les couleurs de l’espérance, c’est une façon de résister, de rester vivant.
Que faire?
Dr Exalus Jeanty Fils : Et justement, comment redonner à ce métier ses lettres de noblesse, surtout auprès des jeunes journalistes haïtiens, souvent plus attirés par la politique ? Que faudrait-il faire pour leur donner le goût du journalisme de santé ?
Claude Bernard Sérant : Vous touchez un point essentiel, Dr Exalus. En Haïti, l’information politique occupe une place démesurée dans l’espace médiatique. Elle écrase souvent les autres thématiques, dont la santé, qui pourtant concerne intimement chaque citoyen.
Alors, que faire ? Il faut multiplier les initiatives structurantes. Oui, continuer à former. Offrir des séminaires ici et à l’étranger. Créer des ponts entre la pratique et la théorie, entre le terrain et les salles de rédaction.
Mais il faut aussi stimuler la créativité et la compétition positive. C’est pourquoi, avec le Réseau haïtien des journalistes de la santé, que j’ai l’honneur de servir, nous avons lancé le Prix Dr Odilet Lespérance, un concours national de reportage en santé. Nous en sommes à la 5e édition.
Ce prix a un double objectif : Encourager une couverture rigoureuse et humaine des enjeux de santé, Et constituer une pépinière de talents, pour faire émerger une nouvelle génération de journalistes engagés dans le domaine.
À travers ce concours, nous invitons les jeunes à voir que le journalisme de santé n’est pas
un domaine ennuyeux ou secondaire. C’est un champ vivant, essentiel, stratégique pour l’avenir du pays. Car là où la santé s’effondre, c’est la nation entière qui vacille.
Dr Exalus : Une dernière question. Si vous deviez résumer votre vision du journalisme de santé en une phrase ?
Claude Bernard Sérant : Le journalisme de santé, c’est la plume au service de la vie. Une plume qui éclaire, une plume qui protège, une plume qui éveille les consciences, et qui participe à la construction d’une société plus juste et en meilleure santé.
Propos recueillis par Dr Exalus Jeanty Fils













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