L’exil comme matrice
Pierre Clitandre vit en exil. Il a traversé dictatures, transitions avortées, séismes et violences armées, toujours avec cette volonté d’écrire et de peindre pour conjurer la perte. Quand je l’interroge sur ces arrachements successifs, il m’avoue : « Ces exils ont façonné l’être que je suis aujourd’hui. 1980, 1991, 2004, 2014 et 2025 ont été des années de douleurs intenses et d’expériences décisives. » Derrière sa voix posée, je perçois la fatigue d’un homme qui a porté plusieurs vies à la fois : celle du journaliste, de l’écrivain, du peintre, mais aussi du citoyen constamment déraciné.
Son récit récent me glace : en février 2025, des groupes terroristes envahissent Carrefour-Feuilles. Sa maison familiale, qui abritait la Bibliothèque du Soleil, est saccagée. Les portes brisées, les équipements volés, son ordinateur personnel disparu — avec deux romans et une autobiographie encore inédits. Il ne lui reste alors que quelques papiers, quelques billets et la force de prendre un bus vers le Cap-Haïtien, avant de s’envoler vers Miami. « Exode a été sauvé », précise-t-il, puisque le manuscrit avait déjà été déposé aux éditions C3.
J’entends dans ses mots une douleur personnelle, mais aussi le symbole de ce que vit notre pays : des bibliothèques saccagées, des œuvres détruites, une mémoire fragilisée.
Exode, un roman-miroir
Son nouveau roman porte un titre lourd de sens. Exode convoque à la fois le récit biblique, les déplacements forcés contemporains et les migrations internes qui bouleversent la capitale haïtienne. Clitandre me rappelle que ce thème était déjà présent dans La cathédrale du mois d’août, et qu’il persiste dans le quotidien des transports urbains : « Dans nos camionnettes peintes et décorées, la ferveur religieuse se mêle au commerce et à la survie. »

La narration d’Exode se distingue par son audace : un « vous » narrateur, qui est à la fois autobiographique et distancié. Ce choix lui permet d’explorer des tabous sociaux comme l’homosexualité ou le lesbianisme, mais aussi de se confronter lui-même dans un geste presque de flagellation. « Le texte, dit-il, équilibre leitmotiv poétique et réalisme urbain. » On ne lit pas Exode comme on lit un roman classique : on le traverse par fragments, comme on avance dans une ville en ruines, guidé tantôt par la mémoire, tantôt par l’espérance.
La cathédrale détruite par le tremblement de terre devient allégorie. Elle incarne le vide laissé par l’effondrement de nos institutions, mais aussi la possibilité d’une refondation. Entre le Morne l’Hôpital et les décombres, l’histoire d’Haïti se superpose, se recompose, et le roman donne voix à ces imaginaires en fusion.

Entre peinture et écriture : la résistance
Dans notre échange, Pierre Clitandre revient souvent à son autre discipline : la peinture. Ses toiles récentes, dit-il, sont des portraits de sa famille et de lui-même, travaillés avec plus de modernité, plus de douleur aussi. Il craint parfois de se rapprocher, malgré lui, de Basquiat — comme si l’exil et la violence produisaient les mêmes lignes brisées, les mêmes couleurs écorchées.
Pour lui, peindre et écrire sont deux manières de résister : résister à l’effacement, résister à la lamentation collective, résister à l’idée que nous perdons un pays morceau par morceau. Dans ce geste, il y a la conviction intime que l’art peut encore sauver, même si ce salut est fragile, incertain, menacé.
La portée de l’exode

Quand je ferme l’entretien, je reste frappé par cette double impression : l’accablement et l’espérance. Pierre Clitandre nous parle d’exils, de destructions, de pertes irréparables. Mais Exode, dans sa forme éclatée et poétique, trace aussi un chemin de refondation. Ce n’est pas seulement un roman : c’est une manière de se tenir debout dans le désastre, d’interroger nos failles collectives, de nommer ce qui nous déchire et ce qui, malgré tout, nous unit.
En tant que directeur de la rubrique Culture du Nouvelliste, je ressens une fierté particulière à dialoguer avec celui qui fut mon prédécesseur. Nos voix se rejoignent à travers l’histoire, comme si la transmission, elle, échappait à l’exil. Exode nous rappelle que si Haïti chancelle, sa littérature, elle, continue de porter la mémoire et l’avenir.
Claude Bernard Sérant
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