À Carrefour, commune limitrophe de Port-au-Prince, au Centre culturel municipal Emmanuel Charlemagne (CCMEC), la jeunesse fait entendre sa voix. Face à la démission de l’État et à la montée de la violence, le Collectif local des Talents Cachés organise un procès symbolique pour dénoncer l’abandon dont est victime la jeunesse haïtienne et réclamer leurs droits fondamentaux. Une action citoyenne forte qui illustre la volonté d’une génération déterminée à changer les choses.

La situation en Haïti est alarmante, surtout pour les jeunes. À Carrefour, une commune située au sud-ouest de Port-au-Prince, ils se sentent abandonnés. Dans cette zone, il n’y a plus un seul policier en poste. Pourtant, la vie continue : écoles, marchés, banques, autobus… Tout fonctionne, mais sous la domination silencieuse et brutale des groupes armés. Les jeunes se demandent : quand l’État jouera-t-il enfin son rôle ?
Le coordonnateur général du Collectif local des Talents Cachés, Alix Lormil, l’un des organisateurs de cette initiative, s’exprime sans détour : « La jeunesse est à la fois une force de changement et un indicateur de la vitalité démocratique. L’État a la responsabilité de favoriser l’inclusion politique des jeunes, non seulement par l’éducation, mais aussi en adaptant les institutions à leurs nouvelles formes d’engagement. Une démocratie vivante est une démocratie où la voix des jeunes compte et se fait entendre. »
Un procès symbolique contre l’État
Bientôt, dans la commune de Carrefour, un procès symbolique sera intenté contre cet État incapable de garantir la sécurité. Mais qu’attend ce jeune, au cœur de l’organisation de ce procès ?
Sa réponse fuse :
« Une prise de conscience collective de la part de tous les Haïtiens. L’élaboration de nouvelles politiques publiques qui prendront réellement en compte les attentes et les aspirations de la jeunesse. »
Pour dénoncer cet abandon, le Collectif des Talents Cachés, en partenariat avec un groupe d’étudiants de la Faculté de droit de Port-au-Prince, organise un procès fictif contre l’État haïtien. Cet événement se tiendra le mardi 12 août 2025 à 16 heures, au Centre culturel municipal Emmanuel Charlemagne (CCMEC) à Thor 12, à l’occasion de la Journée internationale de la Jeunesse.
Ils accusent l’État de violer l’article 19 de la Constitution amendée de 1987, qui l’oblige à garantir à tous ses citoyens, sans distinction, le droit à la vie, à la santé et au respect de la personne humaine.

Alix Lormil se montre encore plus explicite : « Notre organisation a décidé d’organiser, au Centre culturel municipal Emmanuel Charlemagne, ce procès simulé pour inciter l’État et les citoyens à faire preuve d’imagination, afin que les choses évoluent dans cette crise qui n’a que trop duré. C’est la raison pour laquelle nous allons juger l’État. Nous savons que, dans une société, l’État représente l’autorité politique et juridique suprême, celle qui organise la vie collective sur un territoire donné. Or, l’État que nous connaissons aujourd’hui a perdu le contrôle de l’ordre public. Ce procès fictif est un rappel adressé à l’État haïtien : il doit redevenir cet acteur essentiel qui nous protège. »
Lormil s’interroge : qui défend les droits et les libertés fondamentales des citoyens ? Qui garantit la sécurité, la justice, la santé, l’éducation ? Qui veillera au respect des règles ? Pour tous ces manquements, estime-t-il, la jeunesse haïtienne assigne l’État en justice.
Un cri face à une violence sans précédent
Les organisateurs s’appuient sur des données récentes pour justifier leur initiative. Le Collectif des Talents Cachés dévoile un tableau alarmant.
Entre octobre 2024 et juin 2025, Haïti a connu une explosion de violence :
• 4 864 personnes tuées, victimes des gangs, groupes armés ou parfois de la police ;
• 1 500 enlèvements recensés ;
• 5 400 cas de violences sexuelles, touchant principalement des femmes et des enfants ;
• 1,3 million de déplacés internes, forcés de fuir leur domicile à cause de l’insécurité ;
• 85 à 90 % de Port-au-Prince sous le contrôle des gangs armés.
Une éducation en ruine
Le droit à l’éducation est en péril. En Haïti, près d’un million d’enfants ne sont pas scolarisés, essentiellement à cause de la violence ou des déplacements forcés.
Plus de 300 écoles ont été détruites ou abandonnées entre 2024 et début 2025. La majorité des établissements scolaires restants sont privés, inaccessibles pour les familles les plus pauvres.
Conséquence : moins d’un tiers des enfants achèvent le cycle primaire, et le taux d’alphabétisation stagne autour de 60 %.
Un système de santé à l’agonie
Le droit à la santé est également gravement compromis. Le système de soins haïtien s’effondre sous le poids de la crise :
- 60 % des hôpitaux sont fermés ou partiellement fonctionnels, surtout à Port-au-Prince ;
- 40 000 professionnels de santé ont quitté le pays ;
- Les épidémies de choléra et de dengue sévissent dans les camps de déplacés ;
- Le taux de mortalité maternelle dépasse 480 décès pour 100 000 naissances, un des plus élevés au monde.
Un acte citoyen pour éveiller les consciences
Cette mise en scène judiciaire du 12 août n’est pas un simple spectacle : c’est un cri de la jeunesse, un acte de résistance pacifique pour rappeler à l’État ses responsabilités.
Les organisateurs souhaitent :
- Sensibiliser les jeunes à leurs droits fondamentaux ;
- Encourager la participation citoyenne ;
- Exiger un État protecteur, régulateur et respectueux de la vie humaine.
« Ce procès est notre manière de dire : nous existons, nous pensons, nous agissons. Il n’est plus question de se taire », insiste Alix Lormil.
Une jeunesse debout, lucide et créative
Avec ce procès symbolique, au Centre culturel municipal Emmanuel Charlemagne, la jeunesse haïtienne montre qu’elle n’est ni indifférente ni résignée. Elle veut un avenir où chacun aura accès à l’éducation, à la santé et à la sécurité. Elle réclame un État présent, juste et protecteur, capable de garantir les droits de tous.
Pour Alix Lormil, le message est clair : « La jeunesse haïtienne refuse de se taire et s’engage pour une société plus humaine, plus équitable et plus digne. »
Claude Bernard Sérant
serantclaudebernard@yahoo.fr
Source : lenouvelliste.com
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