« La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. » Édouard Herriot.
À l’heure où les informations inondent la population, nous vivons dans une culture de grand spectacle qui donne la pleine mesure de l’immonde dans notre monde. À tout bout de champ, en un clic, on entend sanction ! De vraies blagues ! Ces sanctions folkloriques fonctionnent davantage comme un épouvantail que comme un levier de transformation. Elles font peur sur le papier, mais ne protègent aucun champ : ni celui de la justice, ni celui de l’État de droit.
Jobenson ANDOU

En Haïti, où la mémoire collective est marquée par des siècles de luttes, de domination étrangère et de résilience populaire, la culture joue un rôle central : elle est lien, langage, identité et forme de survie. Pourtant, dans le champ politique, une autre forme de « culture » semble s’être installée : celle des sanctions sans impact réel, largement imposées par l’extérieur, mais rarement enracinées dans des mécanismes de justice locale. Peut-on alors parler d’une véritable culture de la justice, ou assiste-t-on à une dérive spectacle, vidée de sens ?
Sanctionner sans sanctionner : la culture haïtienne fait face à l’illusion de la justice. Depuis qu’Haïti est devenue membre des Nations unies le 24 octobre 1945, le pays est supposé bénéficier de l’appui d’une communauté internationale soucieuse de la paix, de la justice et du respect des droits humains. Pourtant, depuis plusieurs années, notamment avec l’aggravation de la crise politique, sécuritaire et sociale, ce que nous voyons, ce sont des communiqués, des conférences de presse, des déclarations d’ambassadeurs, et surtout, des listes. Des listes de noms. Des listes de « personnes sanctionnées ».
Mais que se passe-t-il après ces prétendues sanctions ? Très peu, voire rien de significatif.
Il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par sanctions. En théorie, ce sont des mesures prises à l’encontre de personnes ou d’entités qui enfreignent les lois ou les normes internationales, pour les punir ou les contraindre à modifier leur comportement. Gel des avoirs, interdictions de voyage, restrictions financières : des outils puissants, censés faire mal. Mais en Haïti, ces sanctions ressemblent davantage à des communiqués de bonne conscience qu’à de véritables mesures coercitives.
Prenons l’exemple des sanctions récentes imposées par le Canada et les États-Unis à des membres influents de l’élite politique et économique haïtienne. Certains sont accusés de financer des gangs armés, de s’impliquer dans la corruption ou le trafic de drogue. Des accusations graves, qui auraient, dans un pays fonctionnel, déclenché des enquêtes judiciaires, des arrestations, des procès. Mais ici ? Rien. Aucune action en justice sur le territoire national. Aucun mandat d’arrêt local. Aucun compte rendu public d’une enquête sérieuse menée par les autorités haïtiennes.
Pire encore, les personnes sanctionnées continuent parfois de circuler librement dans le pays, de financer des campagnes politiques, de signer des contrats avec l’État, voire de participer à la formation de gouvernements de transition. Comme si de rien n’était.
Où est donc la sanction ?
Où est le signal fort envoyé à la population que le crime ne paie pas ?
Ces sanctions deviennent ainsi une sorte de blague amère pour les citoyens ordinaires, une illusion de justice internationale, mais sans dents.
Je me rappelle quand j’étais sur les bancs de l’école. Lorsqu’on parlait de sanction, c’était sérieux. Une mauvaise conduite et j’étais convoqué à la direction. Parfois, mes parents étaient appelés. Et là, la sanction, je la sentais passer. Il y avait une conséquence réelle, un moment de honte, de prise de conscience. Elle avait un but : corriger, éduquer, dissuader.
Mais les sanctions internationales envers les puissants haïtiens ne corrigent rien, n’éduquent personne, et ne dissuadent en aucun cas les futurs délinquants en costume-cravate.
Ces demi-mesures ne font qu’alimenter le cynisme d’un peuple déjà brisé par la misère et la peur. Le peuple voit que les « gros poissons » échappent encore aux filets. Que les sanctions sont surtout symboliques, diplomatiques, bureaucratiques. Qu’elles servent parfois davantage à protéger les intérêts géopolitiques des grandes puissances qu’à rétablir un véritable ordre juste dans le pays.
Il est temps de poser les vraies questions :
Pourquoi ces sanctions ne sont-elles pas suivies d’effets concrets ?
Est-ce par manque de volonté ? Par complaisance envers certains acteurs stratégiques ?
Par absence d’un État haïtien fonctionnel capable d’exécuter des décisions de justice ?
La réponse se trouve probablement dans un mélange de tout cela.
Mais si la communauté internationale souhaite réellement aider Haïti, elle doit aller au-delà des annonces. Elle doit appuyer, de manière ferme et cohérente, la mise en place de mécanismes judiciaires locaux et internationaux capables de poursuivre les crimes économiques, les crimes de sang et les crimes contre l’humanité. Elle doit encourager, non pas les arrangements entre élites, mais la construction d’un État de droit crédible.
Tant que les sanctions resteront des mots creux dans des documents PDF, elles ne feront que renforcer l’impunité, et avec elle, la descente aux enfers d’un peuple abandonné.
Que c’est triste d’être un justiciable haïtien ! Dans un pays où les élites sont tournées vers l’extérieur, on attend que la punition vienne de l’extérieur. On attend le Blanc. Mais que reste-t-il d’une culture politique fondée sur des sanctions vides de justice, décalées du vécu populaire, et non intégrées dans le tissu social ?
Jobenson ANDOU
jandou08@gmail.com













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