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Santé, pauvreté et inégalités sociales : une approche interdisciplinaire

La Rédaction Par La Rédaction
30 juin 2025
Dans Actualités, Nationales
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Covid-19 en Haïti : nécessité d’un traitement précoce en ambulatoire

Dr Érold Joseph, directeur de la Direction de la Santé scolaire du MENFP

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« A quoi cela sert-il de traiter les personnes malades pour les renvoyer vivre dans les mêmes conditions qui les ont rendues malades? » (1)

Michael Marmot

Par Erold JOSEPH, MD, pneumologue

le bien-être

EN GUISE DE PRÉAMBULE :

Si la richesse, le luxe et le profit ont toujours fasciné l’Homme au point qu’il leur a trop souvent   sacrifié son corps, son âme et sa conscience, le spectre hideux de la “pauvreté-misère” l’a par contre toujours repoussé. L’histoire de la pauvreté est intimement liée à celle de l’hôpital. Ce dernier, en tant qu’institution, apparait au VIème siècle après J.C.  Au VIIIème, l’initiative est lancée officiellement par l’Eglise, pour atteindre son apogée au Moyen Age, période de l’Inquisition, des guerres religieuses ou Croisades, mais aussi des grandes épidémies mortelles. Néanmoins, il faut attendre les XVIIème et XVIIIème siècles pour voir naitre le mouvement de “l’Hôpital Général”. Celui-ci fut alors créé dans toute l’Europe pour isoler les pauvres, les chômeurs, les mendiants et les vagabonds. L’hôpital était alors assimilé à l’Hospice.(2) Cette « population de gueux » était alors internée de gré ou de force dans ces établissements pour échapper au regard de “la société”. Plus près de nous, sur le mur d’un établissement public du Chili, un humoriste a écrit: “Vous voulez combattre la pauvreté? Tuez un mendiant”. Cette déclaration est certainement cynique; mais elle le paraîtra moins si l’on rappelle qu’il y a mille façons de tuer, entre autres par le chômage, l’inflation, la faim, la guerre, l’obsession pathologique du profit ou la violence programmée. La révolution de 1789 et la prise de la Bastille en France, la révolution dessalinienne de 1804 en Haiti avaient déjà démontré la force de la plèbe, de ces “oubliés de Dieu”, ainsi que le parti qu’on pouvait en tirer. Ainsi, le “populisme démagogique” utilise le peuple, parle en son nom, le béatifie, sans s’évertuer réellement à changer sa condition.  Aujourd’hui, la pauvreté et les pauvres sont devenus source et condition de financement, sujets d’étude ou moyen  de conquête de territoire.

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Aborder les liens entre santé et pauvreté revient inéluctablement à  soulever  le problème des « Inégalités de Santé ». Ces dernières peuvent être définies comme des  « différences de santé  entre des individus, ou mieux, entre des groupes d’individus ». Comme ces écarts s’avèrent, en majeure partie, d’origine sociale et économique, on parle d’ « Inégalités Sociales de Santé » (ISS). Cette relation entre santé et niveau socio-économique, perçue depuis l’Antiquité, était déjà abordée par Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Jusqu’au Moyen Age, peu de données étaient pourtant disponibles sur la question. Il faut attendre le XVIIème siècle  pour que l’on notifie clairement l’influence de la hiérarchie sociale sur la mortalité et la morbidité. L’apparition de l’épidémiologie moderne au XIXème siècle, puis un siècle plus tard, du fameux « Rapport Lalonde » (3) avec sa notion de « déterminants sociaux de la santé » contribua à renforcer cette notion.  Néanmoins, de grands naturalistes et philosophes français comme  Buffon dans son “Histoire Naturelle” ou Jean-Jacques Rousseau dans son “Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes” croyaient que la santé et la durée de vie étaient les mêmes pour tous et  qu’elles étaient déterminées par la nature. (4)

SANTÉ ET PAUVRETÉ

La santé varie en raison directe du niveau socioéconomique. Autrement dit, aisance et bonne santé, vont généralement de pair. Il en est de même pour pauvreté et maladie. Plus vous êtes riche, plus vous avez généralement une meilleure santé et  vivez longtemps. En temps de famine, d’épidémie, de crise économique et même en période normale, ce sont toujours les pauvres qui sont les plus frappés par la maladie et par la mort. L’industrialisation survenue aux XVIIIème et XIXème siècles en Europe et en Amérique du Nord a, certes, amélioré les conditions de vie des populations et donc, leur santé. Mais, elle a parallèlement creusé les inégalités entre les groupes sociaux. Aujourd’hui encore, les progrès considérables accomplis dans le domaine de la santé, ou plus précisément de la découverte biomédicale, profitent essentiellement aux pays du Nord et à l’intérieur de ceux-ci, aux couches favorisées. L’écart n’a donc cessé de progresser, en matière de santé, entre pays développés et pays « dits en voie de développement » et, à l’intérieur de ces nations, entre classes aisées et défavorisées. Le néolibéralisme débridé, “l’évangile du marché”, pour reprendre l’expression du prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, avec  leur cortège de chômage et de misère, n’ont fait que creuser le fossé de l’inégalité en général, celui de l’inégalité de santé en particulier. (5) et (6)

INDICATEURS DE SANTÉ ET  INDICATEURS SOCIOÉCONOMIQUES : UN PARALLÉLISME ÉTROIT

 

Protégeons notre environnement

L’importance de l’environnement social et économique sur la santé est apparue de plus en plus  grande avec l’essor de l’épidémiologie, science des statistiques sanitaires. Il existe, en effet, un parallélisme étroit entre indicateurs socioéconomiques et  sanitaires.

Le Produit Intérieur Brut (PIB), indicateur économique par excellence, mesure la somme des richesses produites par un pays en l’espace d’une année. Divisé par le nombre d’habitants, il donne une moyenne : le PIB par habitant. Ces deux indicateurs traduiraient le niveau global de développement d’un pays.  Plus un pays est riche, plus ces deux valeurs sont élevées. Par contre, pour apprécier le niveau de santé d’une population, l’on utilise essentiellement deux paramètres : l’espérance de vie à la naissance et le taux de mortalité infantile.  Le premier traduit  le nombre moyen d’années que peut espérer vivre en moyenne un membre d’une  population donnée. Le second mesure spécifiquement la proportion d’enfants nés vivants  qui meurent avant leur premier anniversaire. (voir tableau  page 4) Les deux sont  des mesures de longévité. Il existe un troisième indicateur : l’espérance de vie en bonne santé qui évalue le nombre d’années de vie sans incapacité ou infirmité dans une population donnée. Il apprécie   donc la qualité de vie, du moins dans une certaine mesure . Comme le dit fort bien, Jean Trémollières : « Il ne s’agit pas d’ajouter des années à la vie, mais de la vie aux années. » (7)

Les observations montrent de manière irréfutable qu’un PIB général (ou par habitant) élevé s’associe généralement à une espérance de vie à la naissance élevée, un taux de mortalité infantile bas, et une bonne espérance de vie en santé.  Autrement dit, les gens meurent beaucoup plus tard dans les pays dits développés. Les enfants y décèdent très rarement en bas âge, notamment avant un an. Par ailleurs, on y a beaucoup plus de chance de vivre sans maladie, infirmité ou incapacité. C’est systématiquement l’inverse pour les pays dits « en voie de développement ». Il s’agit là d’une inégalité entre les nations.

Toutefois, ces constatations d’ordre global représentent l’arbre qui cache la forêt. « Les statistiques, c’est comme les sous-vêtements : elles donnent des idées, mais cachent l’essentiel ». L’essentiel, ici, ce sont les inégalités entre les différentes couches de la population. En effet, les chiffres observés dans les pays du Nord et du Sud peuvent  ne se rapporter en fait qu’à une petite frange aisée de la société, masquant la réalité du plus grand nombre. Pour mettre en évidence ces inégalités « intra-pays », l’on observe le niveau de santé dans certaines tranches spécifiques de la population, lesquelles partagent des paramètres socioéconomiques similaires. Ainsi, dans les enquêtes épidémiologiques, l’on croise le niveau de santé des gens avec leur catégorie professionnelle, leur niveau de revenu ou d’études, leur  milieu de résidence, leur sexe. etc.

Ce qui est vrai au niveau mondial entre les nations, l’est donc également à l’intérieur de ces dernières. Plus vous vous situez à un niveau élevé dans la hiérarchie sociale, plus vous êtes en meilleure santé, et vice-versa. Dans n’importe quel pays donné, les  pauvres  meurent  davantage et plus tôt que les riches, et fort souvent peu de temps après leur naissance. Par ailleurs, ils tombent plus souvent malades et ont moins accès aux soins. Ce parallélisme étroit entre hiérarchie sociale et niveau de santé a été baptisé « gradient social de santé ».  En fait, le problème à la base, comme l’a montré avec brio, le brillant professeur britannique Michael Marmot, n’est pas tant la pauvreté elle-même que les écarts entre les différentes couches de la population, autrement dit, les inégalités sociales lesquelles entrainent ces « inégalités de santé » (8)

Le tableau 4 met en relation le niveau économique de quelques  pays (évalué à travers leur PIB par habitant) avec l’état de santé de leur population respective (vu à travers l’espérance de vie à la naissance et le taux de mortalité infantile). Ce dernier est exprimé en nombre de décès avant un an pour chaque 1000 bébés nés vivants.

Tableau 4 Comparaison entre indicateurs socioéconomiques et sanitaires (2018 et 2019) Source : Banque Mondiale

PAYS FRANCECANADAHAITIRépublique DOMINICAINEMALI
Espérance de vie à la naissance en 201883 ans82 ans 64 ans74 ans59 ans
PIB par habitant en  2019  (US$)40.493,946.194,77.5468.282,18,907
Taux de mortalité infantile en 20194 décès pour 1000 naissances vivantes4 décès pour 1000  naissances vivantes48 pour 1000 naissances vivantes24 décès pour 1000 naissances vivantes60 décès pour 1000 naissances vivantes

 

 

PAUVRETÉ ET SANTÉ : UNE RÉACTION RÉVERSIBLE

Quelle est la nature des relations entre la pauvreté et la santé ? Est-ce la pauvreté qui engendre la mauvaise santé, ou l’inverse ? Et comment ?

Brûlage de déchets, un danger pour l’environnement et la santé

Il est évident que la mauvaise santé (donc, la maladie),  via  l’incapacité et  les débours souvent considérables  qu’elle occasionne, peut précipiter dans la pauvreté même une personne aisée. Ceci est particulièrement vrai dans les pays du sud avec un système de soin désuet, inefficace, coûteux, désorganisé, voire quasi inexistant et souvent dominé par le privé lucratif. Quant au pauvre, le peu d’argent dont il dispose ne suffit même pas à ses dépenses quotidiennes de survie, ce qui l’exclut d’ailleurs du système de santé. La maladie est, en effet, un luxe de riche.  Aussi le pauvre se réfugie-t-il dans la médecine traditionnelle, accessible, peu coûteuse, dédaignée et combattue par la médecine officielle. Happé par le « primum vivere », sa principale priorité, c’est souvent sa survie. Entre dépenser pour se faire soigner à un prix inaccessible et se mettre quelque chose sous la dent pour ne pas crever, que choisir? Abraham Maslow (9) avec sa théorie de la hiérarchie des besoins, nous en dit long. Le  personnage  Pyram, l’exprime d’ailleurs fort bien, dans la fameuse pièce de théâtre « Pèlen Tet » des années 90 du grand écrivain, peintre  et dramaturge Haitien, feu Frank Etienne : « Li pa ka pèmet li malad ». Il (le pauvre) ne peut se permettre de tomber malade (traduction). Ces réflexions valent aussi jusqu’à un certain point, pour les gens de la classe moyenne, ces « pauvres à visage de riches » des pays « dits  en voie de développement ».

Frankétienne, les yeux dans les étoiles

La maladie appauvrit donc par les débours qu’il entraine, mais aussi en raison des difficultés d’accès aux soins de santé ce qui perpétue l’incapacité. Cette inaccessibilité aux services peut être due à des raisons financières : manque d’argent. Elle est également imputable à la distance sociale et culturelle entre le système de santé et les couches défavorisées. Il peut encore s’agir de difficultés d’accès d’ordre géographique ou politique (violence) notamment dans les régions reculées ou encore à un dysfonctionnement, voire une inadaptation  du système de soin.  Au sein même de la capitale, en Haiti et dans les autres « pays dits en voie de développement » les centres de santé, dispensaires et hôpitaux universitaires s’avèrent, le plus souvent, de belles boites vides avec des étiquettes pompeuses où l’on prescrit tout, du médicament d’urgence à la seringue, aux gants et même au simple coton alcoolisé. L’ordonnance médicale devient souvent une condamnation à mort, d’autant plus que les disciples d’Esculape se croient obligés de prescrire, par snobisme ou convenance sociale, les spécialités les plus coûteuses au détriment des médicaments essentiels ou génériques, se faisant ainsi complices involontaires ou non des grandes chaines d’industrie pharmaceutique lesquelles visent essentiellement le profit. (10 )

Donc, dans environ 10% des cas, c’est la mauvaise santé qui produit ou aggrave directement la pauvreté. Un système de soin inaccessible, inadapté et/ou dysfonctionnel en constitue alors le chainon intermédiaire.

Toutefois, l’inverse est encore plus courant, statistiquement parlant, soit 90% des cas. Autrement dit, c’est la pauvreté qui génère la mauvaise santé physique et mentale, de manière indirecte, en paramétrant les “déterminants sociaux de la santé”. Il s’agit des facteurs non biologiques, mais économiques, sociaux et environnementaux qui influencent positivement ou négativement la santé des individus et des populations. (11), (12) et (13) Selon cette théorie baptisée “théorie environnementale”, ce sont les conditions de vie des gens en général du pauvre, en particulier qui provoqueraient la maladie en   impactant les  deux autres  grands groupes de « déterminants de la santé »  à savoir : les « comportements et habitudes de vie » d’une part, l’environnement et ses diverses composantes, d’autre part. L’environnement physique insalubre du pauvre (habitat, quartier) le prédispose quotidiennement aux maladies infectieuses. Quant au milieu familial ou social, il est délétère, fait de bruit, de violence, de mille petits soucis quotidiens qui le minent à petit feu. Il en va de même de son milieu de travail. Cette « souffrance sociale », cette sensation de n’avoir aucune prise sur sa destinée le prédisposent aux pathologies cardiovasculaires et au cancer, sans parler bien sûr des affections mentales.

Les composantes économiques, sociales, culturelles, structurelles, inhérentes à la pauvreté contribuent donc à générer la mauvaise santé. Il existerait même, selon l’avis de certains experts, une véritable “culture de la pauvreté”. Des facteurs structurels et d’exclusion sociale encourageraient à vivre uniquement dans le présent, à en profiter au maximum et à ignorer totalement un futur sombre sur lequel on n’a aucune prise.. Aussi l’alcoolisme, la dépendance à la drogue, à la cigarette sont-ils statistiquement beaucoup plus répandus dans les milieux défavorisés. Ces habitudes de vie, néfastes à la santé aideraient à s’évader, à supporter les difficultés de la vie.  Elles entraînent et valorisent les comportements à risque. Par ailleurs, la pauvreté est le plus souvent corrélée à un faible niveau d’instruction et d’éducation, lequel conduit à la maladie, par ignorance de l’hygiène et des comportements liés à une bonne santé. Apprécier le poids de ces facteurs ne résout pas le problème : des obstacles structurels, financiers et autres, empêchent d’en tenir compte.

LA PAUVRETÉ, UN CONCEPT FLOU POUR UNE RÉALITÉ CONCRÈTE

Haïti

Richesse et pauvreté s’avèrent des concepts à géométrie variable. Être riche ou pauvre aux États-Unis, au Canada ou au Japon n’a certainement pas la même signification dans un pays d’Afrique subsaharienne, d’Asie du sud, de l’Amérique latine ou des Caraïbes. Si les réalités concrètes traduites par ces deux termes, varient selon les peuples et les communautés, ceci est encore plus vrai de la pauvreté avec ses multiples visages les uns plus hideux et inhumains que les autres.  Dans un pays comme Haïti, des gens des classes moyennes, ou même aisées, peuvent être vus en fait comme pauvres si l’on considère leur revenu et leur niveau de vie, comparativement aux pays du nord, plus fortunés. Par ailleurs, en raison du manque global d’infrastructures, ils sont obligés de consentir des débours considérables pour avoir accès à des services de base comme l’eau, l’alimentation, l’électricité,  l’internet, le téléphone, la locomotion (véhicule privé).  Cette ponction importante et régulière dans leur revenu (allant jusqu’à 80%) pour des commodités et services pourtant essentiels à un coût accessible dans un pays du nord, les conduit au surendettement, à l’appauvrissement et les met à la merci du moindre impondérable. Ajoutez-y l’éducation, la santé, les dépenses de façade, celles guidées par le “fè wè” (le paraitre), et vous comprendrez le drame de ces “pseudo-riches ». Riches en deçà des Pyrénées, pauvres au-delà. Vous réaliserez également le drame de la migration sud/nord que vivent aujourd’hui nombre de compatriotes et autres « damnés de la terre » pour reprendre l’expression de Frantz Fanon.

Après cette brève excursion dans la pseudo-richesse  des « classes aisées et moyennes », tentons donc de définir l’autre pôle du binôme  à savoir  la pauvreté en pays pauvre. Cette dernière consisterait dans “l’insuffisance des ressources matérielles et des conditions de vie, empêchant des êtres humains de vivre dignement, et les condamnant aux dures difficultés de la survie au jour le jour”. (14)  Étudiée largement par les économistes, la pauvreté est devenue, depuis 1990, le sujet de prédilection de deux grandes organisations internationales : la Banque Mondiale et le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Si la première  centre davantage ses réflexions sur l’aspect économique de la question, à savoir le revenu nécessaire aux dépenses d’un individu ou d’une famille, les deux institutions admettent que l’essentiel consiste dans la possibilité de se procurer les moyens de base nécessaires à une vie humaine décente: nourriture, logement, eau, électricité. etc. Par ailleurs, le grand économiste et  prix Nobel, Amartya Sen, d’origine indienne, a attiré l’attention, dans  ses travaux,  sur d’autres besoins de base non matériels liés à  l’éducation, la santé, la longévité, et même  les loisirs. Il a ainsi  mis l’accent sur la « pauvreté humaine » laquelle consiste dans l’incapacité d’influencer sa trajectoire de vie et qui se traduit par la « souffrance sociale ».  (15) Ces éléments apparaissent désormais dans l’Indice de Développement Humain (IDH) utilisé par les Nations Unies, plus spécifiquement le « Programme National des Nations Unies pour le Développement (PNUD)pour classer régulièrement les pays du globe en fonction de leur niveau de développement..

Dr Érold Joseph, directeur de la Direction de la Santé scolaire du MENFP

Il existe par ailleurs des degrés de pauvreté définis à travers le « seuil de pauvreté ». Ce dernier désigne le niveau minimal de revenu par jour, en deçà duquel, dans un pays donné, un individu est considéré comme pauvre. Autrefois estimé à US$1 par jour , il a été revu à la hausse, en 2017 par la Banque Mondiale à US$2,15 par personne et par jour. Tout individu qui ne dispose pas quotidiennement et pour lui seul, de ce montant, vit dans l’extrême pauvreté. (source : Banque Mondiale) Que dire alors  d’Haiti et des autres pays du sud?

A côté de cette approche absolue de la pauvreté,  existe l’approche relative, privilégiée par le Programme des Nations Unies pour le Développement ( PNUD).  Selon cette institution, la pauvreté est définie en fonction de la richesse collective. Vous êtes pauvre si vos moyens sont trop modestes comparativement à la majorité de vos compatriotes. Cette dernière vision repose sur l’équité et la justice sociale. La pauvreté varierait donc suivant les communautés, les nations.  L’approche relative considère essentiellement la pauvreté comme la résultante des inégalités sociales, d’une mauvaise répartition des richesses. L’on peut aujourd’hui se poser la question hautement pertinente à savoir si, en raison de l’Histoire, de l’esclavage, de la colonisation -mais aussi, avouons-le,- de la mauvaise gouvernance interne qui s’ensuivit, la pauvreté n’est pas devenue le lot “normal” des pays du sud (le nôtre plus  spécifiquement) et la situation de richesse, celui des pays du nord. Autrement dit, les pays qualifiés euphémiquement « en voie de développement » ne peuvent accéder, dans le meilleur des cas, qu’à la “pauvreté du nécessaire”, s’ils veulent maintenir un certain degré d’équité, de justice sociale. La richesse se nourrissant de la pauvreté, l’inverse devrait se produire également. Quand on parle de pauvreté, l’on doit préciser si l’on fait allusion à la “pauvreté-misère” qui est le lot quotidien des pays dits développés, ou si l’on fait allusion à cette carence des moyens  “acceptable” dans le sud , mais qui fait pousser les hauts cris dans le nord. « Le développement est un banquet qui réunit peu d’invités » a écrit Eduardo Galeano dans son magistral ouvrage « Les veines ouvertes de l’Amérique latine ».(16)

Georges Anglade

 

Le géographe Haitien Georges Anglade, aujourd’hui décédé, dans un discours-texte intitulé « Ochan pou malere », traduit en français et publié  en 1983 au Québec  sous le titre   « Éloge de la pauvreté »  établissait déjà une nette distinction entre la pauvreté et la misère. Il soutenait que, dans les pays du sud où l’extrême précarité est omniprésente, les autorités devraient, de manière réaliste, viser dans un premier temps, le stade intermédiaire de pauvreté au lieu de chercher d’emblée la richesse. Il s’agirait de ne pas placer d’emblée, la barre trop haut, de diminuer l’écart entre l’idéal et la réalité, donc de sortir de l’utopie en privilégiant la stratégie des pas progressifs.  “Si la misère persiste et se colle toujours à nous, dit-il, c’est que nous n’avons pas choisi de partir de la pauvreté, mais des méthodes de travail et des modes de penser de la richesse”. Il utilisait l’expression “désenveloppement” en lieu et place de celle de développement pour désigner “l’accès de tous à la pauvreté du nécessaire pour construire la richesse nationale collective”.(17)

La pauvreté est un phénomène multidimensionnel, à la fois, économique, psychologique, sociologique, politique, anthropologique et sanitaire. Elle est mesurée scientifiquement, avec régularité, par les institutions internationales qui classent les différents pays de la planète en fonction de leur niveau de développement. Partant de cette évaluation, elles élaborent, pour la combattre, les fameux Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) qui sont devenus des Objectifs de Développement Durable ou ODD lesquels n’ont jamais été vraiment atteints et ne le seront probablement jamais, par manque de réalisme.  On a fait, malheureusement du pauvre un objet de laboratoire, un sujet d’étude technique, scientifique, un concept avec des indicateurs, des mesures, des OMD, lesquels se sont mués en ODD, oubliant sa souffrance et sa  réalité concrète  d’être humain. Sans l’équité, une gouvernance éclairée, la redistribution des richesses, la compassion agissante, la solidarité, le partage, rien ne changera.

La santé publique, la politique, l’éducation, l’économie devraient être des sciences éthiques, pour répéter le prix Nobel d’Économie, l’Indien Amartyen Sen. (18) et (19) Ceci exige une réforme en profondeur de l’éducation laquelle devrait accorder une importance au moins égale au côté éthique et scientifique.

Professeur Erold JOSEPH 

Montréal, Canada

 Est médecin, pneumologue, ex  Conseiller à l’Association de Santé Publique d’Haiti, ex Créateur et Directeur de la Direction de Santé Scolaire au Ministère de l’Education Nationale. Son premier ouvrage « Comprendre la Santé autrement » a été publié sur Amazon en 2023.

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  1. Michael Marmot, The status syndrom, Times Books, 2007
  2. Adam J.Davis, The medieval economy of salvation, (charity,commerce and the rise of the hospital), Cornell University Press, 2019
  3. Marc Lalonde, Ministre de la Santé et ses Services Sociaux, Nouvelle perspective de la santé des Canadiens, Document de travail, 1974
  4. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Folio Essais, 2014
  5. Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, livre de poche, 2003
  6. Joseph E. Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête, Editions Fayard,2003
  7. Jean Trémollières, Partager le pain, Editions Robert Laffont, Paris, 1975
  8. Michael Marmot, The health gap: the challenge of an unequal word, Bloomsburys Press,2015
  9. Abraham H. Maslow, Hierarchy of needs: a theory of human motivation, Psychological classics, 2011
  10. Erold JOSEPH, Médicaments génériques et essentiels : la bête noire de l’industrie pharmaceutique, Info RHCA no 37, page 40 et Le Nouvelliste et Le National, 4 novembre 2021
  11. Riddle Valéry , Anne GUICHARD et David HOUÉTO, les inégalités sociales de santé d’Ottawa à Vancouver: agir pour une égalité équitable des chances, IUHPE-Promotion et education, vol 2 ,2007
  12. Wagstaff Adam, Pauvreté et inégalités dans le secteur de la santé, bulletin Organisation Mondiale de la Santé,2002
  13. Valéry Riddle Réduire les inégalités sociales de santé: santé publique, santé communautaire ou promotion de la santé, IUHPE-Promotion et Education ,vol XIV no2 ,2007
  14. Amartya Sen, L’économie est une science morale, Livre de poche, 1999
  15. Amartya Sen, Repenser l’inégalité, Paris, Seuil 2000
  16. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Pocket Edition, 2001
  17. Georges Anglade, Éloge de la pauvreté (Ochan pou malere), Montréal : ERCE Études et recherches critiques d’espace, 1983, 63 p. ; 17cm ISBN
  18. Amartyen Sen, L’idée de justice, Flammarion, 2016
  19. Danielle Zwarthoed, Comprendre la pauvreté : John Rawls et Amartyen Sen, PUF, 2014

 

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