À celles et ceux qui célèbrent les fêtes inscrites dans les calendriers officiels sans se souvenir, qui croient sans connaître, qui vivent sur une terre sans en nommer les morts, voici un rappel. Il est l’encre rouge des oubliés, la flamme tendue à l’âme d’un peuple trop longtemps exilé de lui-même. Voici une offrande. Un chant pour Caonabo, Anacaona, Guarionex, Bohechío, Cotubanama…Non pour les pleurer, mais pour les réinvoquer dans la dignité retrouvée. Car tant que Bohio crie encore, c’est que la mémoire n’a pas dit son dernier mot. Et peut-être qu’en l’écoutant, nous saurons enfin ce que veut dire être Haïtiens.
Par Marnatha I. Ternier

Avons-nous oublié
que le sang taïno crie à Bohio ?
Cette matrice ancienne
— terre-mère, terre haute —
nous appelle, nous attend,
dans le silence brûlant de notre oubli.
Ce sang versé, mêlé au feu,
à la lumière du soleil,
monte encore, chaque matin,
sur les cimes de nos montagnes.
Il coule dans nos rivières,
dans la mer salée de nos larmes,
il bat dans nos tambours,
il rugit dans le ventre des cyclones,
rouge de rage, rouge de mémoire.
Il ne demande pas vengeance.
Il réclame reconnaissance.
Il ne cherche pas la guerre,
mais un autel.
Car nul esprit ne repose
quand son nom est effacé.
Caonabo,
Guarionex,
Bohechío,
Guacanagaric,
Anacaona,
Cotubanama…
Ils sont là.
Ils nous regardent.
Ils attendent qu’on les appelle,
qu’on les pleure,
qu’on les honore.
Et nous ?
Nous dansons encore sur des dates importées,
nous chantons des cantiques de conquérants,
nous célébrons des dieux
qui n’ont jamais pleuré nos morts.
Pendant ce temps,
le vodou, langue de nos ancêtres,
reste à la marge.
Les feuilles sacrées sont arrachées,
les racines brûlées.
Mais la voix des chants reste claire :
Twa fèy, twa rasin o
jete bliye, ranmase sonje.
Jeté, c’est oublié.
Ramassé, c’est se souvenir.
Et se souvenir, c’est revenir à soi.
C’est rebâtir, avec l’âme au centre.
Tant que nous n’allumerons pas
la flamme de la mémoire taïno,
tant que nous refuserons
d’unir nos lignées africaines et amérindiennes
dans un seul chant,
un seul corps,
nous serons des passants sur notre propre terre.
Mais si un jour,
un jour,
nous dressons un autel pour eux,
si nous gravons leurs noms dans la pierre,
si nous réconcilions la feuille, la racine, et le feu,
alors peut-être
que Bohio cessera de crier,
et que le vent,
enfin,
nous bénira.
Marnatha I. Ternier
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