Dans « Mon Atlas de vent », Marnatha I. Ternier déploie une langue tellurique, à la fois antique et charnelle, où le mythe d’Atlas se refonde en une confession cosmique. Ici, le titan n’est plus simple porteur de la Terre : il devient matrice du ciel, corps traversé d’embruns, de feu et de mémoire. Entre les éclats d’un souffle antique et les échos brûlants du monde contemporain, la poète noue la douleur au sublime, la condamnation à une forme de jouissance oraculaire. Le poème, tel un rituel, mêle mythologie et violence sacrée, pour engendrer une voix ivre d’éternité, suspendue entre la mer, le sang et le ciel. C’est une transe – lucide et sauvage – dans laquelle se consume l’humanité d’un dieu, ou la divinité d’un humain. Le titan Atlas, accroupi, portant une sphère céleste (ou terrestre) sur ses épaules, cette figure que dessine Marnatha ouvre une belle voie symbolique pour réfléchir à la notion de poids du monde, de responsabilité cosmique, mais aussi de résistance — un thème universel qui entre magnifiquement en résonance avec l’histoire d’Haïti, et plus encore avec celle de ses artistes, de ses femmes mythiques (Cécile Fatiman, Sanite Bélair, Catherine Flon, Marie Claire Heureuse, Marie-Jeanne Lamartinière), et de ses luttes contemporaines.
Lire ce poème, c’est plonger dans une mer rouge, où chaque vague soulève les fantômes d’un passé incandescent — et les promesses d’un ciel à réinventer.
Par Marnatha I. Ternier
Je suis Atlas.
Pas celui que l’on croit.
Je ne porte pas le monde —
je porte ses cicatrices.
Un vent profond souffle sur les montagnes,
liant deux continents anciens — l’Amérique du Nord et l’Afrique du Nord.
Là, le fils du Titan Japet (Atlas)
laisse tomber ses restes, ses cendres,
dans la barque d’Amphitrite — déesse des mers, épouse de Poséidon.
Il y cache un message :
un souffle secret, suspendu, entre promesse de renaissance et menace divine.
Ce frère de Prométhée, qui fut aussi puni,
reste silencieux, lié par des chaînes d’ombre,
attendant que le silence du monde cède enfin à la vérité.
Atlas — qu’on croit à tort porter la Terre —
ne soutient pas le monde,
mais la voûte céleste, immense et lourde comme le poids du temps,
posé sur ses épaules éternelles.
Je suis Atlas,
Mes épaules ploient non sous le ciel,
mais sous un ciel qui pleure des noms oubliés.
Je suis l’Atlas des îles brûlées,
où la mémoire sent encore la canne tranchée.
Amphitrite, la reine des mers, m’a recueilli.
Elle a pris mes cendres,
les a mêlées aux os d’Anacaona,
aux larmes de Dessalines,
à la rage silencieuse de ceux
dont la parole fut enterrée sans pierre.
Un jour, le jugement tomba —
pur, tranchant comme l’or.
Et le sang jaillit, éclatant dans un cri antique,
car la nature ne connaît ni frein ni pitié.
Moi, dit le poète-Titan,
je bois cette charge cosmique,
jusqu’à m’y perdre.
Je suis Atlas : reconnu, condamné, chargé d’un nom immense.
Je porte le ciel comme d’autres traînent des chaînes invisibles.
Et dans cette beauté féroce du monde,
le rouge devient mon langage.
Je plonge mes dents dans la pourpre du feu,
je me lave dans la colère du ciel,
dans des larmes orageuses que nul ne console.
Mes dents, blanches, rougissent de sang,
je m’abandonne à cette baignade incandescente,
comme le Christ a versé son sang entre jour et nuit.
Les vagues brûlantes me dévorent sans cesse.
Le temps, alors, s’arrête —
figé dans une plainte ardente.
Le poids devient extase.
Comme une divinité perdue dans la fièvre,
je flotte entre terre et ciel,
trois jours, trois nuits — en croix, suspendu.
Je suis feu vivant,
je consume le silence,
j’unis douleur et passion dans une nudité incandescente.
La folie touche l’enfance —
une révolte sauvage y prend racine,
mais ce n’est pas encore assez.
Il faut encore une douceur ancienne,
quelque chose d’oublié mais impérissable :
un goût d’éternité enfoui dans la pierre.
Le géant — plié sous son fardeau changeant (monde ou ciel) —
se livre enfin, le soir venu,
dans un bain de rouge.
Les pétales fanées et le sang des jours passés
se fondent en une même mer.
L’eau vibre comme un cœur d’ancêtre,
rouge de colère, de tendresse, de souvenirs.
Chaque goutte rompt le silence
comme une promesse trahie.
Et ce nouvel Atlas,
esprit du vent,
géant d’écume et de tempête,
ivre de ciel,
hurle ses vérités aux limites du monde.
Il ébranle les mers,
réveille la déesse des eaux —
figure souveraine,
d’une beauté nue,
comme une mer qui caresse la peau d’un soir.
Je suis l’Atlas de Bohio
Je suis l’ombre qui veille derrière les noms oubliés.
Je suis le souffle d’Anacaona
dans le cœur des cannes tranchées.
Je suis la gorge trahie de Dessalines,
et mes lambeaux sont des drapeaux
plantés dans la chair de la terre.
Ce n’est plus un ciel que je porte,
mais un cimetière de silences.
Un monde bâti sur la déchirure,
où même les dieux détournent les yeux.
Prométhée m’a vu.
Il a détourné le feu, moi, j’ai détourné le sang.
J’ai gravé sur les crânes le mot liberté
dans une langue que même les étoiles n’ont pas comprise.
Et les étoiles sont tombées, une à une,
comme les enfants tombent dans les ruelles de Port-au-Prince,
jouets de balles, vies non comptées.
Je suis Atlas,
Regarde comment je porte le poids du monde
Je porte des chaînes, vous ne les voyez pas
elles hurlent dans le rara des âmes errantes.
As-tu vu la terre saigner ?
Regarde, là, Défilé. Elle a pris dans ses bras
le corps de l’Empereur.
Elle l’a bercé comme un fils crucifié.
Les dieux africains ont pleuré,
les loas ont frappé le tambour.
Mais l’Histoire, ivre, n’a pas écouté.
Où sont passés les dieux taïnos ?
Leurs noms dorment sous les ronces,
et l’État, aveugle, ne les lit plus.
Guarionex, Caonabo,
pères du ciel caraïbe,
on vous a volé jusqu’à la mémoire.
Moi, je veux un poème qui danse avec les morts,
un poème pour réveiller les mânes,
un poème à boire au goulot du volcan.
Je veux une stèle de feu sur le morne,
là où l’on n’a jamais mis de croix,
mais où les ancêtres viennent encore murmurer aux fous.
Je veux que l’enfant d’Haïti sache
qu’il est plus vaste que ses douleurs.
Qu’il est étoile, qu’il est sol,
qu’il est l’écho d’un monde
où la parole ne se vend pas,
où l’intelligence n’est pas un gibier à abattre.
Haïti est une lyre brisée
dont chaque corde est un nom :
Catherine, Sanite, Claire, Marie-Jeanne,
et tous les fils sans tombe,
tous les pères sans regard.
Le feu de Prométhée brûle encore.
Mais il est temps que ce feu
ne soit plus une punition,
mais une lumière qui éclaire
le chemin vers le tout.
Je suis Atlas,
Le monde me croit muet,
mais j’ai gravé « liberté » sur les crânes,
dans une langue que même les étoiles ont oubliée.
Et elles sont tombées, une à une,
comme tombent les enfants sans nom
dans les ruelles de Port-au-Prince.
Je veux que l’enfant d’Haïti sache.
Qu’il sache —
dans sa chair, dans son cri, dans sa danse,
que le nectar d’Atlas,
plus sacré que le lait,
plus brûlant que le miel des terres promises,
demeure scellé,
même après qu’une douzaine de cieux inspirés
ont pleuré leur verbe
au centre ardent du monde.
Enfant d’Haïti, ce savoir est un souffle que nul empire ne peut étouffer.
C’est un tambour ancien dans la gorge du vent,
un feu qui ne demande ni pardon ni maître.
Je veux que l’enfant d’Haïti sache :
il est plus vaste que ses douleurs.
Qu’il est ciel, qu’il est mer,
qu’il est l’Atlas, lui aussi —
non pour porter,
mais pour créer.
Marnatha I. Ternier
