Saint Martin, autrefois connu comme un quartier vivant et animé, est aujourd’hui une zone de désolation. En proie aux gangs armés, ses rues sont devenues synonymes de danger, surtout pour les femmes. Joana, 20 ans, l’a appris de la façon la plus brutale et injuste. Étudiante en deuxième année en sciences juridiques à l’Université d’État d’Haïti, elle a vu tous ses rêves de justice et d’équité s’envoler le temps d’une soirée.
Le 2 juin 2024, Joana sort pour une rare soirée avec ses amis, voulant échapper quelques heures aux menaces qui, chaque jour, gagnent du terrain à Saint Martin. Elle rentre autour de 21h, ses amis la déposent non loin de chez elle. En traversant une ruelle tout près de sa maison, elle aperçoit un groupe de jeunes hommes qu’elle connaît. Certains d’entre eux ont des antécédents criminels et sont connus pour leurs mauvaises fréquentations. Joana nous confie : « Je les connaissais tous, ils habitent le même quartier que moi, mais ils ont changé. Aujourd’hui, ils regardent les filles comme si nous n’étions rien. »
Alors qu’elle les salue brièvement, l’un de ces hommes l’attrape brutalement. Joana se souvient comme si c’était la tombante nuit d’hier. La voix étouffée, les yeux fixés sur le sol, elle déclare : « Ils ont dit que je me croyais supérieure parce que j’étudiais… Je n’ai même pas eu le temps de réagir. L’un d’enu m’a frappée, et je suis tombée. »
Quatre d’entre eux ont violé cette jeune fille, sans aucun remords, sans un regard d’humanité. « J’étais impuissante, ils riaient… ils n’avaient aucune pitié, comme si c’était normal », lance-elle, le regard mélancolique.
Au-delà de l’horreur de cette nuit, Joana en paie encore les conséquences aujourd’hui. En plus d’avoir contracté la syphilis, elle découvre quelques semaines après le drame qu’elle est enceinte. Un coup de plus encaissé pour cette jeune femme. Elle avoue, la mort dans l’âme : « Ce corps, je le déteste maintenant… Je ne peux pas imaginer élever cet enfant qui me rappelle chaque jour ce qu’ils m’ont fait. » Elle pense déjà à donner le bébé en adoption, espérant qu’une famille aimante puisse lui offrir un avenir meilleur.
Solitude d’une survivante
Vivant toujours dans le quartier de Saint Martin, Joana se sent enfermée dans une cage. Elle connaît bien ses agresseurs, mais n’a nulle part où aller. Dans un pays où la justice est souvent défaillante, elle n’a que peu d’espoir de voir les responsables arrêtés. Elle explique, les mains tremblantes : « Je n’ai pas confiance en la justice. Même si je les dénonce, ils savent où je vis. Ils pourraient tuer ma famille… Mes deux petits frères et moi-même. »
Face à cette impunité, Joana s’est résignée. Elle a quitté la faculté, mettant un terme, peut-être définitif, à ses études de droit. Elle souligne, le cœur brisé : « Comment pourrais-je défendre les autres si moi-même, je n’ai pas eu droit à la justice et à la sécurité ? »
Pour Joana, raconter son histoire est un moyen de survivre, mais aussi de prévenir. Elle espère que la société comprendra l’ampleur des violences que vivent des femmes comme elle, et qu’un jour, justice et protection seront accessibles à toutes les victimes. Ce drame suscite interrogations et réflexions chez cette âme blessée. Aussi ne peut-elle pas s’empêcher de se demander : « Il faut que quelqu’un parle pour nous, pour que les choses changent. Peut-être que si plus de gens savaient ce qui se passe ici, il y aurait des actions concrètes. »
Aujourd’hui, Joana n’est pas seulement une victime. Elle est une survivante, l’incarnation d’une lutte silencieuse mais puissante pour la dignité, pour les droits, et pour l’espoir d’une société où plus aucune femme n’aura à craindre pour sa vie et sa dignité. La grande question de Joana : « Les autorités de notre pays doivent prendre conscience de la situation. Jusqu’à quand la voix des femmes violées sera-t-elle étouffée ? »
Joana est un nom d’emprunt utilisé pour protéger l’identité de la victime.
Wooselande Isnardin
woosebelfort@gmail.com
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