« Cérémonie Bossou trois cornes », une grande peinture figurative à huile sur toile d’André Pierre, que j’ai photographiée, hier, m’a fait un bel effet de surprise. Cette toile, un vrai carré : même largeur, même longueur (48 x 48 pouces) qui était exposée au Musée du Collège Saint-Pierre en 1995, a produit la même sensation sur moi à son contact rapproché et de loin. En saisissant cet aplat dans le viseur de mon Canon, pour réaliser un plan d’ensemble, j’étais comme happé par un univers ouvert sur plusieurs fenêtres.

En construisant moi-même ces dispositifs à partir de l’image étalée, j’ai mieux établi la liaison avec chaque objet dans l’ensemble. C’est ainsi que j’ai trouvé dans chaque plan de cette composition harmonieuse, une créativité de l’artiste.
En choisissant délibérément les angles, dans mon viseur, je découvre toute une niche de tableaux dans l’oeuvre de ce peintre de grand talent dont le ministère de la Culture et de la Communication, la Fondation Culture Création, le Centre Pétion Bolivar, la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), avaient salué le 5 août 2005, au Centre d’Art haïtien pour son grand apport au patrimoine artistique et culturel d’Haïti. C’était quelques mois avant la mort de cet artiste, hougan, agriculteur et grand lodyanseur de son État, en sa résidence de la Croix-des-Missions, à 90 ans, le 4 octobre de la même année.
L’offrande du taureau à Bossou

« Cérémonie Bossou trois cornes », c’est un monde visible dominé par une offrande rituelle à une divinité vodou. Bossou, le dieu de la guerre ne se manifeste pas sans le sacrifice du sang en son honneur.
J’ai eu pleinement la vision de l’offrande du taureau lorsque j’ai recueilli l’image sur l’écran de mon ordinateur.
En fixant mon regard sur le centre de la toile, l’image du hougan m’absorbe. Il est un point de mire, l’axe autour duquel tourne tout un monde. Le mouvement de mes yeux glisse insensiblement vers la droite de ce prêtre vodou qui laisse découvrir une scène consacrée au lwa. Le sacrifice est sanglant. Un poignard. Un taureau drapé en rouge. Un récipient rempli du sang de l’animal. La fête commence pour les serviteurs reliés aux dieux de l’Afrique. Un homme se saoule avec, je ne sais quel alcool fort, tout en crachant une giclée du spiritueux sur l’animal.

Je segmente pour mettre en valeur une autre scène du tableau, histoire de voir de plus près ce que font trois hounsis kanzo de ce temple vodou. L’une d’elle se tient à l’intérieur d’un cercle ponctué de chandelles, de vêvês et de bouteilles de tafia. Élégamment vêtue d’une ample robe bleue fleurie de motifs, tête ceinte de madras, foulard autour du cou, elle fume un kachimbo. Deux autres hounsis, mises comme des princesses, participent activement à la cérémonie autour du cercle.
Le hounfò est une fête. Des instruments à percussion occupent une place centrale dans la couleur sonore de la célébration dédiée aux dieux. Les tambours résonnent pour que les corps se mettent en transe. Pour que les esprits chevauchent les corps.

À droite du houngan, les manbos, vêtues de blanc de la tête aux pieds, ont chacune, dans leurs mains, une bougie allumée, un gobelet ou un instrument ; les porte-drapeaux, quant à eux, se distinguent par les emblèmes des lwas.
L’homo religious, animé de sa foi, compose avec les éléments du péristyle pour accéder à l’univers des esprits. Ainsi, dans le coeur du tableau, le prêtre vodou, qui relie l’invisible au visible, trône au centre d’un monde. Le houngan de l’artiste est une tête couronnée. Sa majesté le chef spirituel, dans ses habits royaux, jouit d’un pouvoir immense dans le hounfò où il officie la cérémonie.
Vibrations esthétiques
André Pierre prend la liberté de structurer graphiquement la position assise du houngan à la manière d’un sanctuaire avec sa porte d’entrée, sa croix, son autel à ses pieds. L’artiste, nourri de syncrétisme religieux, joue avec les éléments : la broderie du pan de costume du personnage central pour souligner un toit d’église iconique, les pieds formant un cadre dessinant aussi, à regarder de plus près, une belle figure de tabernacle qui s’ouvre sur une offrande au premier plan.

J’ai continué à ciseler l’espace pour mieux saisir le sujet à travers plusieurs portes d’entrée. Comme l’artiste, j’ai joué avec les éléments pour une lecture plastique de la peinture. C’est à travers des pièces de photographie disséquées, analysées à l’écran que j’ai découvert le talent d’un compositeur qui a su rendre le sujet développé agréable et esthétique pour l’œil.
Tous les éléments reliés entre eux vibrent au cœur d’une nature richement colorée et verdoyante. La cérémonie de Bossou trois cornes se déroule dans un bel écrin tropical qui met en valeur la richesse tonale de la palette d’André Pierre.
Les tons rouge, blanc et bleu enchantent le cadre de la nature. Ce tableau est touffu. Il est travaillé par un peintre soucieux de détails. Combien de temps l’artiste a-t-il pris pour couvrir autant de surface ? La nature qui enveloppe la cérémonie vodou en l’honneur de Bossou, est une présence. À elle seule, c’est un sujet de traitement.
Le monde d’André Pierre, cet enfant du pays qui a vu le jour, un 29 juillet 1914, sur les collines du quartier de Bel-Air qui domine la baie de Port-au-Prince, embrasse les êtres et les choses pour se fusionner avec l’homo religious. Certains collectionneurs de ce peintre houngan, qui s’est frotté avec les plus grands de sa génération au Centre d’art, disent qu’ils n’arrivent pas à se détacher des toiles de ce serviteur qui savait peindre avec l’âme au bout du pinceau. Aujourd’hui encore ils considèrent la peinture du maître comme un lieu de dévotion, de rites, de symboles qui transcende l’ordinaire du quotidien.
Claude Bernard Sérant
Source : www.lenouvelliste.com
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